mardi 4 janvier 2011




Vision mystique d’Évalac

Une chose étrange
Le conte dit que le roi Évalac était couché dans son lit, la nuit où Joseph et sa compagnie venaient de le quitter, très affligé et agité par deux pensées. La première portait sur la défense de son territoire, et sur le fait que tous ses barons s’étaient dérobés. D’autre part, il était très préoccupé d’avoir entendu Joseph lui dire qu’il le ferait triompher de ses ennemis s’il voulait le croire, et qu’il lui ferait gagner la joie éternelle. Mais, il avait beau y penser, rien ne pouvait l’amener à croire qu’il pût s’agir de la vérité. Alors qu’il était absorbé dans ces pensées s’imposa à lui une vision : il vit dans sa chambre une chose, mais sans parvenir à savoir ce que c’était. De cette chose sortaient trois branches, toutes trois de mêmes grosseur, grandeur et tournure, mais la médiane avait l’écorce chétive et les deux autres l’avaient aussi claire que le cristal. Sous la première, il y avait des gens de toutes sortes ; deux membres de ce peuple quittaient la compagnie et cheminaient jusqu’à une fosse qui était à quelque distance de là. Cette fosse était plus noire et plus laide qu’aucune autre. Et une fois ceux-ci entrés dans la fosse, il fallait que tous les autres suivissent, et ils y allaient, et sautaient dedans l’un après l’autre. Quand la plupart eurent sauté et qu’il ne resta plus qu’une minorité, l’un de ceux qui étaient hors de la fosse courut à la vilaine écorce et se mit à la déchiqueter. Il ne s’en tint pas là, mais la coupa en quatre branches. Et quand il l’eut ainsi meurtrie, il en sortit du sang. Quand celui-ci fut tombé, il ne resta sur l’emplacement que l’écorce qui formait un monticule. Mais le bois, à l’intérieur, était plus beau que je ne pourrais le dire.
Ensuite, à force d’observation, le roi vit qu’une partie des gens qui s’étaient abstenus de sauter dans la fosse prenaient le sang qui avait dégoutté de l’écorce, et s’en lavaient : quand ils s’étaient ainsi lavés, ils changeaient tout à fait de comportement. Les autres prenaient le feuillage, ils en coupaient une partie et brûlaient l’autre. Cette merveille, le roi la considéra avec beaucoup d’attention ; elle eut pour effet de le méduser ; et il croyait, lui-même, dormir. Quand il s’aperçut qu’il ne dormait pas et que ce n’était pas un songe, il fut encore plus interdit qu’auparavant ; puis il s’interrogea sur la nature de ce prodige. (p. 52-54)
[…]
Cependant le roi appela Josephé pour lui demander de certifier l’exactitude de la vision qu’il avait reçue, la nuit précédant son départ en campagne : «Non que je n’en connaisse, dit-il, la signification d’une partie. Mais j’entends que Nascien l’apprenne de votre bouche même.» Alors Josephé prit la parole : «Roi, tu as vu dans ton palais trois arbres ; c’était précisément à cette place. Ces trois arbres étaient de même taille et de même hauteur. Celui à l’écorce noire représente le Fils de Dieu ; les deux autres le Père et le Saint-Esprit. Et les divers peuples qui se tenaient en dessous du Père signifiaient le commencement du monde. Les deux qui s’éloignaient de la compagnie des autres, c’étaient le premier homme et sa femme, qui allèrent en enfer sitôt morts. Tous les autres d’ailleurs y allèrent aussi, quelque grand bien qu’ils eussent fait durant toute leur vie – jusqu’au moment d’être rachetés par le Fils. Quant à ceux qui percèrent les branches, ils signifient les Juifs qui percèrent au Fils de Dieu les paumes, les pieds, enfin le flanc, par quoi l’on se rendit compte de sa mort.
«Après vint cet arbre. Il tomba de sorte que toute l’écorce resta là ; et ce qui était sous l’écorce se lança jusqu’à la fosse où tous les gens avaient déjà sauté. Il y resta un moment, puis en délivra une très grande partie, revint à sa place et revêtit de nouveau sa laide écorce. C’est alors qu’elle changea complètement de couleur, pour devenir plus transparente qu’aucun cristal. Je vais vous éclairer sur la signification de cette mutation. Quand le Fils de Dieu eut rendu l’âme, son corps fut mis au sépulcre comme une chose morte. Tout de suite après l’ensevelissement, l’âme descendit en enfer pour en tirer ceux qui l’avaient servi. Quand ils en furent revenus, il reprit son corps. Mais il était beau, bien plus qu’aucun cristal, et laissa toute mortalité. Vous avez vu les gens se saisir des branches et des feuilles ; ils signifient les membres de Jésus-Christ : ce sont ses loyaux serviteurs dont les uns sont tués et les autres brûlés. Ainsi pouvez-vous entendre, par les trois arbres la Trinité, les trois personnes en une seule divinité et une seule divinité en trois personnes, sans que l’une soit inférieure à l’autre, ni plus importante.» (p. 161-163)

Anonyme
Le livre du Graal
France   1230 Genre de texte
roman en prose
Contexte
Joseph d’Arimathie et sa compagnie de fidèles rendent visite au roi Évalac. Joseph fait miroiter tous les avantages de la foi chrétienne devant le roi, puis quitte ce dernier. Seul dans son lit, la nuit, le roi Évalac reçoit une vision mystique qu’il n’arrive pas à comprendre, mais dont la signification lui sera donnée dans la suite du récit par Joseph. Le roi Évalac s’est converti à la foi chrétienne et a été baptisé du nom de Mordrain.
Texte original
Or dist li contes que li rois Amalac se gisoit en son lit, la nuit que Joseph et sa compaingnie se fu partis de lui, mort dolans et mort entrepris de .II. pensees. La premiere estoit de sa terre desfendre, et de ce que tout si baron li estoient failli ; et d’autre part estoit il molt pensis de ce qu Joseph li avoit dit que il le feroit venir au desus de ses anemis se il le voloit croire, et que il li feroit gaaingnier la joie qui ja ne prendra fin. Mais nule chose ne li puet faire entendant, tant i pensast, que ce peüst estre verité. Endementiers que il pensoit tant, si li vint une avision devant, que il viten sa chambre une chose mais il ne savoit que ce estoit. De cele chose issoient .III. branches, toutes d’une grossece et d’un grant et d’une maniere, mais la moiene si estoit d’une maigre escorce et les autres .II. l’avoient aussi clere conme cristal. Cesous la premiere avoit gens de toutes manieres et de cele gent departoient doi de la compaingnie et s’en aloient jusques a une fosse qui estoit auques loing d’iluec. Cele fosse estoit tant noire et tant laide que nule plus. Et quant cil estoient en la fosse, si couvenoit que tout li autre alaissent après et il i aloient, et saloient ens li un après l’autre. Et quant il avoient tant sailli que la menour partie fu remesse, si vint li uns de ciaus qui remés fu, si courut a la laide escorce, si le conmencha toute a decoper tout environ. Et quant il ot ce fait, si ne se tint mie atant, ains le copa en .IIII. branches. Et quant il l’ot ensi plaiié, si en issi sans. Et quant il fu cheüs, si ne remest riens en la place fors que l’escorce qui remest toute en un moncel : mais li fust dedens estoit tant biaus que je nel porroie conter. Après resgarda li rois et vit que une partie des gens qui remés estoient a saillir a la fosse, si prendoient le sanc qui en estoit coulés, si s’en lavoient ; et quant il en estoient lavé, si changeoient toute lor maniere. Et li autre si prendoient les foelles, si en copoient une partie et l’autre partie ardoient. Ceste merveille esgarda li rois molt durement : et de la grant merveille que il en ot si s’esbahi mout, si qu’il ne sot que faire ; et il meïsmes quidoit dormir. Et quant il sot que il ne dormoit pas ne que ce n’estoit pas songe, si fu plus esbahis que il n’avoit esté par devant ; et puis se pourpensa quele merveille ce pooit estre. (p. 52-54)
[…]
Si apela li rois Josephé et li dist qu’il li certefiast de l’avision qu’il avoit veüe la nuit, devant ce que il alast en l’ost. «Et nonpourquant je sai bien, dist il que une partie senefie. Mais je voel que Nasciens le sace par votre bouche meïsme.» Lors conmencha Josephé a parler, et dist : «Rois, tu veïs en ton palais .III. arbres, et ce fu en ceste place ci endroit. Cil troi arbre estoient tout d’une grossece et d’une hautor. Cil a la noire escorce si senefie le Fill Dieu. Et li autre doi senefient le Pere et le Saint Esperit. Et les manieres de gens qui estoient sous le Pere senefioient le conmencement del monde. Li doi qui se partoient de la compaingnie as autres, ce fu li premiers hom et sa moullier qui alerent en infer tantost com ils furent mort. Et tout li autre alerent en infer, ja itant de bien n’eüssent fait en totes lor vies, jusques a tant qu’ils furent rachaté par le Fil. Et cil qui percierent les brances senefient les juis qui au Fil Dieu percierent les paumes, et les piés, et le costé, pour coi sa mort fu aperceüe.»
«Après vint li arbres. Si chaï si que toute l’escorce remest illuec ; et ce qui dedens l’escorce estoit se lança jusques a la fosse ou toutes les gens estoient saillies devant. Et quant il i ot un poi esté, si en traïst fors une molt grant partie, et revint en son lieu et revesti sa laide escorce. Et quant il l’ot vestue, si mua toute, car ele fu plus clere que nus cristaus. De ceste cose vous dirai je bien la senefiance. Quant li Fix Diu ot rendue l’ame, si fu li cors mis en un sepulcre come chose qui estoit morte. Et quant li cors fu ensevelis, si ala maintenant l’ame en infer et en osta ciaus qui l’avoient servi. Et quant il furent revenu d’infer, il reprist son cors. Mais il fu tant biaus, et plus que nus cristaus, et il laissa toute mortalité. Ce que vous veïstes les gens qui prendoient les branches et le fueilles senefient les menbres Jhesucrist : ce sont li loial menistre dont li un sont ocis et li autres ars. Ensi poés vous entendre par les .III. arbres la Trinité, les .III. persones en une deïté, et une deïté en .III. persones, non pas l’une menour de l’autre ne gregnour.»

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