mercredi 23 mars 2011

Joseph Delboeuf Le sommeil et les rêves : La mémoire reproductrice CHAPITRE III


La mémoire reproductrice
CHAPITRE III


La reproduction accompagnée dereconnaissance ou souvenir


La reconnaissance, condition essentielle du souvenir. — Le présent ne rappelle le passé qu’autant que celui-ci est différent du présent, signification des lois de ressemblance et de contraste données à tort comme des lois d’association. — L’objet du souvenir est un lieu et une date. — Application au cas de l’asplenium.
Examinons maintenant comment l’état passé peut se reproduire comme passé. Ce point est capital. Le nom de l’asplenium s’était ravivé dans mon esprit. Au premier instant, je crus y voir un produit de ma faculté créatrice. J’aurais pu m’en tenir à cette opinion, même quand j’ai su que le nom était réel. La coïncidence eût été des plus singulières; mais la chose n’était pas absolument impossible. Je fus certain du contraire quand j’eus découvert la source d’où il m’était venu. Tout souvenir implique donc la reconnaissance du passé comme tel; c’est en quoi il diffère de la réminiscence. d’Il ne suffit pas pour nous ressouvenir de quelque chose, dit Descartes, que cette chose se soit autrefois présentée à notre esprit, qu’elle ait laissé quelques vestiges dans le cerveau, à l’occasion desquels la même chose se présente derechef à notre pensée; mais, de plus, il est requis que nous la reconnaissions lorsqu’elle se présente pour la seconde fois. Ainsi, souvent il se présente à l’esprit des poètes certains vers qu’ils ne se souvenaient point avoir jamais lus en d’autres auteurs, lesquels néanmoins ne se présenteraient pas à leur esprit s’ils ne les avaient pas lus quelque part.
Sur ce point, il n’y a pas de doute. Mais il n’est pas aussi facile de faire voir en quoi consiste la reconnaissance et comment elle est possible. Il faut lire dans Garnier le chapitre qu’il consacre à ce sujet: «Pour reconnaître un objet, dit Descartes, il faut que, lors de la connaissance primitive de cet objet, j’aie jugé qu’il était nouveau.» Mais, pour juger qu’un objet est nouveau, continue Garnier, il faut qu’on le compare à d’autres qui sont jugés avoir été déjà connus. Or, la question est précisément de savoir comment nous jugeons qu’un objet nous a été déjà connu.» Il dirige ensuite sa critique victorieuse contre Condillac et Hume, qui ont voulu expliquer la différence de la connaissance primitive et de la mémoire par une différence de vivacité entre les deux phénomènes... Mais Condillac se réfute lui-même lorsqu’il dit: «Le sentiment d’une sensation actuelle peut être moins vif que le souvenir d’une sensation qui n’est plus.» D’ailleurs, pourquoi le sentiment faible serait-il placé dans le passé plutôt que le sentiment vif? Nos perceptions actuelles sont plus ou moins vives, et nous ne les rangeons pas dans l’ordre des temps, suivant le degré de leur vivacité.» Garnier met à néant quelques autres tentatives faites pour expliquer la reconnaissance, et finit par se ranger à l’avis de Thomas Reid, qui y voit un fait simple, un fait indécomposable. Cette conclusion n’est pas justifiée, Gamier aurait dû se contenter de dire que c’était un fait indécomposé. Sa critique autorisait cette négation; mais dans le terme indécomposable, il y a en outre une affirmation qui n’est nullement prouvée.
C’est que Garnier, lui aussi, est tombé, comme beaucoup d’autres psychologues, dans une erreur assez naturelle, mais très grave. Il pense qu’une image passée peut revenir à l’occasion de la perception de la même image. «Cette reconnaissance, dit-il, peut accompagner une conception, si celle-ci est la représentation d’un objet que nous ayons perçu autrefois; mais elle peut aussi s’en séparer; il peut y avoir conception sans reconnaissance, comme dans l’exemple du musicien (qui conçoit quelquefois une mélodie qu’il croit nouvelle, sans reconnaître qu’il l’a déjà entendue), et reconnaissance sans conception, comme lorsque, en présence d’une seconde perception du même objet, il m’arrive de le reconnaître. Dans plusieurs traités de psychologie, on donne le nom de souvenir simple (que l’on distingue du souvenir par association) à cet acte par lequel on reconnaît avoir eu autrefois la perception actuelle.La même erreur gît au fond de la loi dite de ressemblance, en vertu de laquelle le semblable rappellerait le souvenir du semblable. Un portrait, dit-on, fait songer à l’original; à plus forte raison l’original le fera-t-il lui-même? S’il en était ainsi, comme tout souvenir est une conception, il s’ensuit qu’on devrait avoir en même temps la perception et la conception du même sujet. Or, nous avons démontré que c’est impossible. La perception absorbe et efface complètement la conception.
Cependant on ne peut nier que le portrait ne rappelle l’original. Mais, pour peu qu’on y réfléchisse, on voit que, de l’original, il rappelle non les traits qu’il retrace, mais précisément ceux qu’il ne retrace pas. Par exemple, comme le portrait est immobile et muet, l’on dira qu’on s’attend à le voir gesticuler, à l’entendre parler. Il arrive tous les jours que, mis en présence d’une personne pour la seconde fois, vous vous souvenez de l’avoir vue une première fois. A parler exactement, vous vous souvenez de la première fois que vous l’avez vue. En effet, l’objet propre du souvenir, ce sont les circonstances où vous l’avez jadis rencontrée, en tant que différentes de celles où vous la rencontrez aujourd’hui. Vous vous rappellerez le salon où elle était, les personnes avec qui elle causait, la toilette qu’elle avait; vous remarquerez qu’elle était plus jeune, ou plus maigre, ou mieux portante. Bref, vous ne vous remémorerez en aucune façon les traits ou les circonstances identiquement semblables. Comment d’ailleurs le pourriez-vous, puisque vous les avez devant les yeux?
Vous êtes allé au Louvre contempler la Joconde. Vous y retournez avec l’intention de la revoir. Pendant le trajet, son image vous accompagne. Mais cette image, si fidèle que vous la supposiez, ne vous fournit tout au plus que ce que vous avez remarqué dans le tableau, tandis que l’oeuvre elle-même contient cela et encore autre chose, et que cette autre chose est capable de vous replonger dans une nouvelle admiration. Or, quand vous serez devant, vous ne pourrez faire revivre l’image qui tantôt hantait votre imagination, qu’en fermant les yeux; rien, au contraire, ne vous sera plus facile que de vous représenter certaines particularités de votre première visite: la saison, l’heure, le soleil ou la pluie, la foule ou la solitude. En un mot, vous replacerez la Joconde dans son ancien entourage, et c’est cet entourage, en tant que différent de l’entourage actuel, dont, à proprement parler, vous pouvez dire que vous vous souvenez.
Je résume et tire une première conclusion. La perception d’une chose que vous avez perçue antérieurement met en branle un ou plusieurs états périphériques antérieurs qui, dans les points où ils se distinguent de l’état périphérique actuel, donnent lieu à des conceptions. L’esprit juge que les objets de ces conceptions sont absents, parce que les images en sont ternes, comparées avec celles des objets présents dont est entourée la chose qui provoque le souvenir. Telle est l’exacte signification des lois de ressemblance et de contraste que certains psychologues font à tort figurer parmi les lois d’associations. La ressemblance suscite le souvenir des différences. L’image présente, en tant qu’identique à l’image passée, fait reparaître l’ancien cadre en tant que différent du nouveau.
Mais voici une deuxième conclusion: cet ancien cadre, c’est tout simplement un lieu et une date. Se souvenir, c’est replacer une image présente dans un temps et dans un autre milieu; rien de plus, rien de moins. C’est retrouver dans l’atlas le feuillet et l’endroit exact où elle est gravée.
Parfois, des profondeurs du passé surgit dans l’esprit une image isolée. C’est un visage, un site, une scène. Ainsi pour le moment, j’ai depuis quelques jours devant les yeux un grand chariot tout chargé de poissons séchés liés en bottes. Je dois l’avoir vu quelque part. Il me semble bien que c’est à Gand. Je vois les hautes et misérables maisons badigeonnées en jaune qui bordent la rue où il stationnait, car il stationnait. Toutefois j’éprouve une certaine perplexité: n’ai-je pas rêvé de ce chariot? ne l’ai-je pas vu en gravure? n’ai-je pas lu une page où il en était fait mention? Toutes ces questions tiennent mon esprit en suspens et je me sens incapable d’y répondre. Qu’est-ce donc qui me manque? Je vois mon chariot par transparence; mais je ne sais sur quelle carte il est peint. II est là comme flottant dans le vide, sans aucune attache avec le passé, sans aucune attache avec le présent. Pour l’aller retrouver, je n’ai ni guide ni boussole. Mais supposez que je me rappelle que j’étais avec un ami quand je l’ai vu, tous mes doutes seront levés. Je pourrai alors compléter la chaîne de mes souvenirs. Je saurai où et pourquoi cet ami m’accompagnait, et de la sorte je reviendrai au moment présent par des routes connues et déterminées. Je ferai acte de reconnaissance. Ce qui me manque, c’est un lieu et c’est une date.
« Il suffit de voir une personne pour la connaître de quelque manière, dit M. Tiberghien, la reconnaître, c’est se rappeler qu’on l’a déjà aperçue: le souvenir est net ou vague si l’on sait ou si l’on ignore en quel temps, en quel lieu et en quelles circonstances la première rencontre s’est faite; mais il y a souvenir, pourvu qu’on ait conscience d’une rencontre.»
On vient de voir combien cette remarque est juste dans sa brieveté. Appliquons-la au cas de l’asplenium
.L’asplenium a été chez moi l’occasion d’une réminiscence et d’un double souvenir — d’une réminiscence: sous l’action d’une excitation restée inconnue, l’image de ce nom, que j’avais lu autrefois dans un herbier, reprend une belle nuit éclat et vigueur et s’impose à mon attention — d’un premier souvenir: le lendemain, à mon réveil, je savais que ce nom m’avait été fourni par mon rêve.
Il n’y a là aucune difficulté. Mais le second acte de souvenir réclame une analyse un peu détaillée. D’où ce mot m’est-il venu dans mon rêve? Comme il est réel, je soupçonne que j’ai dû le rencontrer quelque part; mais, suivant l’expression de M. Tiberghien, je n’ai pas conscience de cette rencontre. S’il était dans mes habitudes de feuilleter des herbiers ou des livres de botanique, j’aurais pu me contenter de ce soupçon; mais pour moi, le mystère gisait tout autant dans l’étrangeté de la réminiscence que dans le fait que je ne me souvenais ni de livre de botanique ni d’herbier quelconque. L’asplenium était non seulement dans le vague, mais dans le vide absolu. Cependant — et ceci montre bien la vérité de la théorie que j’ai énoncée sur l’objet propre du souvenir — le mot lui-même ne me rappelait pas le mot ancien, le mot lu autrefois, et néanmoins j’étais certain a priori que ce dernier était le même que celui que je tenais maintenant. Ce que je voulais, c’est que ce mot me remît en mémoire les circonstances où il m’avait frappé, c’est-à-dire un lieu et une date, peu importe d’ailleurs le degré de précision de ce lieu et de cette date. Mon désir visait donc à autre chose qu’au rappel du mot. Or, ce que le mot n’avait pu faire, la vue de l’album le fit. Si, à l’occasion de mon rêve, j’avais songé à cet album, j’aurais fait acte de reconnaissance. Cet acte se produisit par un procédé inverse. C’est l’album qui me rappela mon rêve. Dès lors, je me sentis comme soulagé; j’avais un lieu et une date; je pouvais remonter par des routes connues jusqu’à la carte mentale où se trouvait inscrit à côté d’une plante desséchée le nom de l’asplenium.
On pourrait, à l’occasion de la mémoire, rechercher comment se forme en nous l’idée du temps, et par suite celle du passé et de l’avenir. Mais ce sujet réclame une étude à part.

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