mercredi 23 mars 2011

Joseph Delboeuf Le sommeil et les rêves : La mémoire reproductrice CHAPITRE II



La mémoire reproductrice

CHAPITRE II


La reproduction simple ou réminiscence

Distinction entre la reproduction simple ou réminiscence, et la reproduction accompagnée de reconnaissance ou souvenir. — Associations par voie de simultanéité et de succession. — L’idée, image intérieure des causes externes qui ont amené les connexions périphériques. — L’attitude du corps suggère l’idée correspondante. — Les suggestions, données principales des rêves. — Rôles des idées communes et du langage dans les réminiscences des songes.
Quand on copie un objet, on dit de lui qu’il est reproduit, et l’on dit de la copie qu’elle en est la reproduction. En psychologie — et la remarque est de la dernière importance — le terme de reproduction s’applique au modèle. Si, dans une de mes lectures, mes yeux fussent tombés sur le nom de l’asplenium sans que je me souvinsse de l’avoir vu autrefois, il y aurait eu une seconde édition d’une même image, mais il n’y aurait pas eu de reproduction, dans le sens psychologique du mot. Pour être qualifiée telle, la reproduction doit surgir du fond même de la sensibilité; c’est l’ancienne image qui doit se revivifier et reprendre au moins une partie de son éclat primitif.
Comment la reproduction est-elle possible?
Voilà un premier point à résoudre. Mais cela n’est pas suffisant. Il faut encore déterminer d’après quel caractère nous jugeons que les impressions ravivées appartiennent à notre passé. Parfois, dans une étoffe, d’anciennes taches reparaissent; qu’est-ce qui nous permet de dire qu’elles sont anciennes? De là, un double problème: celui de la réapparition pure et simple ou de la réminiscence; celui de la reconnaissance ou du souvenir— la reconnaissance étant ce jugement par lequel on rapporte au passé la formation de l’image reproduite. Dans mon rêve, le mot aspienium fut l’objet d’un acte de réminiscence. A mon réveil, en tant que je le replaçai dans mon rêve, il fut l’objet d’un premier acte de souvenir; seize ans plus tard, quand je le revis dans l’herbier, il donna lieu à un second acte du même genre.
Depuis toujours, les penseurs se sont préoccupés du mécanisme de la reproduction. Ils ont remarqué que les idées ont une tendance à s’associer d’après certaines lois. Ils ont découvert et la loi de simultanéité, en vertu de laquelle se relient les impressions qu’on a reçues en même temps et qui, de la sorte, appartiennent à un même tableau — celui qui entend le sifflet de la locomotive songe à la machine — et la loi de succession qui rattache l’une à l’autre les impressions formant série et faisant partie d’un même événement — c’est ainsi que l’on retient tous les incidents d’une longue maladie. A ces deux lois, on ajoute encore celle de la ressemblance, qui fait que le semblable rappelle le semblable — le portrait évoque l’original — et celle du contraste qui associe les extrêmes — tels que le jour et la nuit, le froid et le chaud, le plaisir et la douleur.
Occupons-nous d’abord des associations par voie de simultanéité et de succession.
Nous avons vu comment, dès que les organes des sens reçoivent une impression, les molécules sensibles et musculaires, ébranlées par influence, se disposent dans un ordre déterminé. Les liens sont si puissants, que, le plus souvent, l’inspection d’une seule molécule permettrait de deviner la position de toutes les autres et de reconstituer ainsi l’état affectif général.
De là, cette conséquence: si une circonstance, qui peut ne pas intéresser directement les organes en cause, donne à une molécule une attitude que déjà elle avait prise antérieurement, les autres molécules seront sollicitées à se ranger dans l’ordre déterminé correspondant et, selon le plus ou le moins de force de l’habitude, iront jusqu’à céder à cette sollicitation. Alors se reformera un état subjectif qui n’aura pas sa cause dans un état objectif adéquat. Quand le sifflet de la locomotive vous la met, pour ainsi dire, devant les yeux, c’est en réalité l’ouïe qui vient agir sur votre appareil optique en vertu de la connexion périphérique antérieurement établie. Une connexion analogue fera que la seule vue des caractères du mot locomotive éveillera chez le lecteur une foule de sensations; non seulement il entendra le souffle de la machine, mais il verra le train, il en sentira les trépidations, il deviendra affairé, il sera bien près d’éprouver toutes les émotions d’un voyage. La mnémotechnie n’est que l’application des propriétés de la loi de simultanéité.
Si cette loi a sa raison d’être dans l’état périphérique, la loi de succession s’explique par la permanence des organes qui, en leur qualité de centres d’arrangement pour la matière des couches, les rattachent l’une à l’autre. L’excitation, même indirecte, d’un organe ressuscite immédiatement tout son passé et ébranle l’animal à la fois en surface et en profondeur. Ce que l’on voit renouvelle ce que l’on a vu; un fragment d’air fait revenir toute une mélodie; une phrase, un mot nous remet en tête tout un roman. La réminiscence est ainsi une faculté propre aux animaux pourvus d’organes permanents. A ce titre, puisque ces organes doivent leur origine à des causes physiques, elle a sa racine dans ces mêmes causes.
Notre âme est un tissu compliqué de connexions formées dans tous les sens. Chez elle, il n’y a plus rien de simple. Le moindre ébranlement agite tout un monde. Toute sensation présente, toute impression même d’une nature nouvelle, est nécessairement accompagnée de la réapparition d’impressions anciennes, qui parfois se mettent au premier rang et relèguent à l’arrière-plan la cause qui les a réveillées. Souvent alors, il vous arrive de croire qu’elles se manifestent pour la première fois, et pourtant, ce ne sont que des réminiscences. M. Maury avait perdu un manuscrit et avait renoncé à publier son travail. Un jour cependant, on le prie de le reprendre. Il imagine, il le croit du moins, un nouveau début. Un hasard lui fait retrouver sa première rédaction. Quelle n’est pas sa surprise de reconnaître presque mot à mot, et avec les mêmes phrases, ce qu’il croyait avoir récemment inventé! Chaque jour, pareille chose m’arrive. J’ai oublié que j’ai déjà développé un point qui, de nouveau, s’offre à mon esprit et, sans m’en douter, j’écris pour la seconde fois la même page. Que de réminiscences se cachent sous les idées en apparence les plus originales!
Le sentiment affectif qui répond à une disposition moléculaire donnée, c’est l’idée, c’est-à-dire l’image intérieure de l’ensemble des causes externes qui ont amené les connexions périphériques. Quelle que soit l’opinion que l’on professe sur les rapports du physique et du psychique, que l’on consente ou que l’on se refuse à y voir un seul et même ensemble des phénomènes considéré sous deux aspects différents, l’aspect externe et l’aspect interne, toujours est-il que ces rapports sont extrêmement étroits.
D’abord, quant aux idées sensibles, telles que celles de froid ou de chaud, de son, de forme, de couleur, un peu d’attention vous permet de remarquer qu’elles répondent à une manière d’être du corps. L’idée d’une chute en plein hiver dans une rivière glacée vous fait courir un frisson dans le dos. L’idée d’un mets succulent vous fait venir l’eau à la bouche; vos mâchoires cessent d’être oisives; et, si vous accentuez ces mouvements en quelque sorte instinctifs, vous donnerez à l’idée plus de relief et de vivacité. Rappelez-vous un ut de poitrine, et le larynx fait un effort comme pour élever la voix. Représentez-vous un dessin, et l’oeil en suit fictivement les contours. Pensez à une vive lumière, et la pupille se contracte. L’expérience a établi que l’idée continue d’une couleur brillante fatigue le nerf optique.
On opposera les idées abstraites. La même définition leur est applicable. Avec le temps, l’homme a substitué le signe à l’idée, et les mots sont devenus les véhicules de ses pensées. Or, les mots sont exprimés par des sons ou par des caractères; de sorte que l’idée, par exemple, du devoir, est associée à certains mouvements du larynx, et ce mouvements sont eux-mêmes associés à toutes les dispositions où je me trouvais chaque fois que l’on m’a parlé du devoir. L’idée tient donc à des relations périphériques. C’est, en tout état de cause, une sensation vive, si l’objet est présent; plus ou moins affaiblie, s’il est absent.
Réciproquement, l’attitude du corps provoque dans l’âme un sentiment déterminé. Donnez à vos traits l’expression de la colère, et vous éprouverez vaguement de la colère; imprimez-leur une apparence triste, et vous vous sentirez porté à la tristesse. On a fait, sur les hypnotisés et les somnambules, des expériences qui mettent cette corrélation hors de doute. «Ainsi, par exemple, dit M. Richet, à un individu hypnotisé, si l’on ferme le poing droit et si l’on étend le bras, aussitôt la figure prendra l’expression de la colère, de la menace, et tout le corps se conformera à cette attitude générale de colère ou de menace. Si l’on fait joindre les mains, les traits prendront une expression suppliante; il se mettra à genoux et semblera par toute son attitude implorer humblement la pitié.» — «En lui mettant (à une hystérique qui est dans le service de M. le professeur Charcot) la main droite à la bouche, comme si on lui faisait envoyer un baiser, aussitôt elle se met à sourire, et sa figure prend une expression amoureuse.» Détail très remarquable, ces sortes de suggestions peuvent être localisées à un côté du corps, «en sorte qu’en faisant avec le poing gauche le geste de la menace, et avec la main droite le geste d’envoyer un baiser, les traits prennent à gauche l’aspect de la colère, et à droite celui de la tendresse amoureuse.» De ces faits et d’autres, M. Richet tire cette conclusion générale: «Chaque mouvement, soit volontaire, soit réflexe, soit communiqué, retentit sur les centres nerveux et modifie le cours de nos idées et de nos sentiments.»
Les réminiscences sont donc des suggestions, et ce sont des suggestions qui fournissent au rêve ses données principales. Les sensations de chaud, de froid, de bruit, de lumière, etc., sont une des sources des images qui surgissent dans l’esprit de l’homme endormi. Les attitudes que nous prenons et l’état physiologique de nos viscères donnent de leur côté un cours fatal à nos idées. D’autre part, les idées communes et les mots jouent un rôle considérable dans les complications embrouillées de nos rêves. Arrêtons-nous un instant sur ces deux facteurs.
Il s’est élevé un débat à l’occasion des idées communes. Sont-elles ou ne sont-elles pas des abstractions? Je n’ai pas ici à prendre parti entre Locke et Berkeley; il me suffit de faire observer que l’idée commune est de sa nature une idée vive et puissante.
La vivacité d’une idée peut dépendre de deux causes: de la force de l’impression, de la répétition de la même impression. L’idée que j’ai de mon chien est plus nette, plus vivante que celle que j’ai du chien de mon voisin, et cela, entre autres raisons, parce que je le vois tous les jours. L’idée d’un chien que je n’aurais vu qu’une fois pourrait cependant avoir un relief égal si, par exemple, ce chien m’avait mordu. Cela provient, dans ce cas, de l’attention que je lui aurai accordée au moment où elle s’est produite. Au fond, cette cause agit de la même façon que la précédente. Faire attention, c’est accumuler dans un court espace de temps des répétitions nombreuses d’une impression déterminée. Celui qui considère attentivement un tableau pendant quelques minutes, le grave aussi nettement dans son esprit que celui qui viendrait plusieurs jours de suite y jeter un simple coup d’œil.
Or, l’idée commune se forme, pour ainsi dire, mécaniquement, par la répétition des impressions identiques. Les caractères par lesquels tous les chiens se ressemblent se sont imprimés dans la mémoire chaque fois qu’on a vu un chien, et c’est ainsi que l’idée commune chien a un relief singulier, bien qu’il soit impossible de se représenter un chien en général. Par l’intermédiaire de l’idée commune, une image particulière peut éveiller un nombre incalculable d’autres idées particulières. La vue de la cathédrale de Strasbourg vous mettra devant les yeux toutes les villes remarquables par leurs cathédrales, et tous les incidents de vos voyages, si vous les avez visitées. L’idée commune joue un rôle analogue à celui de l’organe. Tous les animaux ont des idées communes. La conservation de leur vie est à ce prix.
Le langage semble être particulier à l’homme, ou plutôt nous sommes tentés d’appeler homme tout animal qui saurait parler. Les mots, je viens de le dire, ne sont autre chose que des combinaisons de mouvements musculaires, du larynx principalement, que nous avons appris à associer à certaines impressions. Les impressions et les mots s’appellent ainsi mutuellement. Cette propriété s’étend jusqu’aux syllabes et aux sons. Qui ne connaît les observations curieuses, recueillies par M. Maury, sur l’influence des syllabes identiques, qui le faisaient passer de l’idée de pelle à celles de pèlerinage et Pelletier, de l’idée de jardin à celles de Chardin et de J. Janin? L’autre jour, étant sur le point de m’endormir, je passai brusquement de l’image de la façade d’une maison de Nuremberg à la cascade du Niagara. Je fus assez heureux pour ressaisir la transition. M’adressant à un interlocuteur fictif, j’avais voulu prononcer mentalement ce bout de phrase: Quelle gracieuse façade! Mes organes engourdis et mal gouvernés avaient articulé le mot cascade. Il n’en fallut pas davantage pour m’envoyer d’un trait de Bavière en Amérique.
Dans l’article précédent, j’ai comparé l’âme à un atlas. Je puis maintenant développer ma comparaison, chaque feuille de l’atlas représente la même contrée, mais avec des détails différents. Sur les premières feuilles, il n’y a que peu d’indications, qui, pour la plupart, se retrouvent dans toute la série. Ce sont les grands cours d’eau, les hautes montagnes, les capitales. Des détails imprimés sur les feuilles suivantes, quelques-uns reparaissent souvent, d’autres ne se lisent qu’une fois. Si l’on suppose maintenant que toutes ces cartes soient gravées sur du papier transparent et qu’elles soient exactement superposées, en regardant par-dessus la dernière feuille, on pourra se faire une idée juste du travail successif de l’artiste à qui on doit le volume. C’est la gravure de cette feuille qui apparaît avec le plus de netteté, cela va de soi; certains détails dessinés sur les cartes inférieures seront à peine visibles, s’ils ne se rencontrent que sur une ou deux cartes, ou s’ils ne sont marqués que sur les premiers feuillets. Les capitales, les fleuves, les hauts sommets auront un relief extraordinaire, puisqu’ils se trouveront à chacune des pages, et, après eux, sous le rapport de l’éclat, viendront en première ligne les accidents que l’artiste aura le plus souvent ou le plus récemment reproduits.
Résumons maintenant dans un exemple tout ce qui vient d’être dit. On me pardonnera de le puiser dans mon expérience personnelle. Quand j’étais petit, ma mère, avant de me mettre au lit et pour m’empêcher de souiller mon oreiller, me couvrait la tête d’un bonnet qu’elle m’attachait solidement sous le menton. Elle prétendait que, sans cette précaution, comme je remuais beaucoup, il ne tiendrait pas. Je ne souffrais pas cet affreux bonnet, ni ses cordons, et vers l’âge de douze ans, ce me semble, je parvins à m’en affranchir et à me coucher tête nue. Or, aujourd’hui, après plus de quarante ans, quand j’ai la tête sur l’oreiller, s’il m’arrive de sentir sur les joues une pression d’un certain caractère, le souvenir de mon ancien supplice surgit tout d’un coup: un double cordon se noue sous mon menton, et une calotte s’applique et vient peser sur mon crâne. La reproduction d’un fragment d’un état périphérique reconstitue le tout. Il y a quelques années, j’étais à Bruges. Cette impression s’étant renouvelée une ou deux fois, je songeai à utiliser le fait pour le présent travail. Il m’était néanmoins complètement sorti de l’esprit. Un jour, en relisant dans la Revue scientifique un article de M. Romanes sur l’intelligence des animaux, j’arrive à cette phrase:
«L’homme lui-même, dans la courte existence de sa vie individuelle, acquiert l’instinct, par exemple, d’ajuster son bonnet de nuit.» A l’instant ces mots me remettent en mémoire mon bonnet d’enfant — voilà l’influence du mot; — mais, en même temps, je songeai à Bruges et à mon ouvrage; puis je me laissai dériver par le courant des souvenirs.
Que de matières à réflexion, dans cet événement si ordinaire! Voyez ce qu’a fait un mot. Les six caractères qui le composent imprimés en noir sur du blanc ont été comme une étincelle tombant sur une traînée de poudre. Cette traînée de poudre, ce sont les connexions tant en profondeur qu’en superficie. Le mot associé à une image, l’image associée à l’activité des organes du toucher disséminés dans le derme de mes joues et de mon cou, cette même activité associée à des impressions plus récentes: la vue du mot réveille tout cela à la fois. L’étincelle, comme le fluide électrique, a suivi les lignes de moindre résistance, guidée sans doute aussi par certaines influences qu’il est impossible non-seulement de calculer, mais de saisir. Tous les endroits qui se sont trouvés sur son passage à travers les feuillets de l’atlas se sont illuminés, et enfin toute une carte a été en un certain moment inondée de lumière.

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