lundi 27 décembre 2010

Les rêves sont-ils porteurs de savoir ?

Par Jackie Pigeaud,
professeur de philologie et littératures latines à l'université de Nantes,
membre de l'Institut universitaire de France.

Les rêves sont-ils porteurs de savoir ? Et le cas échéant, de quel savoir ? Nous disent-ils quelque chose ? A qui le disent-ils ? Comment le disent-ils ? Nous renseignent-ils sur l'avenir ? Et alors d'où viennent-ils ? Ne serait ce pas des dieux ?
Il n'est rien de si désordonné, de si déréglé, de si monstrueux, qui ne se puisse présenter à nous dans les rêves ", dit Cicéron, dans un texte cité par Freud dans L'interprétation des rêves. Le rêve est une expérience commune à tous les hommes et aux animaux, suggère Aristote. De la divination dans le sommeil n'est pas le seul, parmi ses Petits traités d'histoire naturelle, à évoquer des rêves. Mais s'il est tout particulièrement intéressant, c'est en raison de la complexité de la question qu'il pose, celle de la vérité des songes, de la réalité de la mantique (du grec mantikê, " divination "), cette " science des rêves " qui nous plonge dans un monde parfaitement étrange et pourtant proche.
Les rêves sont-ils porteurs de savoir? Et le cas échéant, que nous disent-ils ? A qui le disent-ils ? Comment le disent-ils ? Nous renseignent-ils sur l'avenir; sont-ils prophétiques ? Et alors, d'où viennent-ils ? Ne serait ce pas des dieux? La question de la divination par les songes n'est pas facile à évacuer pour le philosophe. Il y a d'abord la force de l'opinion commune. Et l'on ne va pas si facilement contre elle. L'unité de ce traité De la divination dans le sommeil s'établit dans le rapport entre le rêve Dieu, le sage, la connaissance, la sottise, la sagesse, la raison, la folie, la poésie, l'inspiration, le métier.
Le raisonnement paraît simple à première vue. Il ne s'agit pas de niera priori que les rêves existent, qu'ils puissent être defacto " véridiques ", au sens où leur vérité s'impose dans les faits, ni même qu'ils puissent annoncer l'avenir. Ce genre de croyance est trop répandu pour qu'on puisse la répudier sans précaution.
"Toutes les fonctions du corps ou de l'âme, dans le sommeil, l'âme les accomplit toutes."
Hippocrate
Une proposition, en tout cas, est absurde aux yeux d'Aristote; c'est que le songe puisse être à la fois envoyé par un dieu et s'adresser en même temps à n'importe qui. Ces deux choses ne peuvent coexister. C'est une contradiction en soi. Dieu ne saurait s'adresser au " premier venu " pour lui faire des révélations exceptionnelles. Car, enfin, cela choque le bon sens que Dieu parlât à n'importe qui, et que le premier venu fût, plus que le sage, en mesure de prédire l'avenir. Le fait que le premier venu pût être " élu " et celui que la raison humaine dût être occultée pour que jaillît la vérité se retrouvent dans la critique. La question soulevée par Aristote à propos des rêves pose, de manière plus générale, le problème de la poésie. Celle-ci suppose aussi un choix divin. Dans l'Ion de Platon, l'objection majeure de Socrate face à la poésie est de n'être pas de l'art (technè). Le poète ne saurait, en effet, rendre raison de son principe ni de ses fins. N'importe qui d'ailleurs peut être poète, et même bon poète.
Il suffit qu'il soit inspiré par les Muses. Dans l'Ion, l'herméneutique est certes annonce, mais elle est en même temps interprétation: par le fait même qu'il est instrument de la divinité, le poète donne le sens qu'il est en mesure de recevoir.
Retirée la cause divine, que peuvent être les rêves? Ils sont soit cause, soit signe, soit pure coïncidence.
Pour ce qui est de la cause et des signes, le champ de la médecine offre une riche palette de réflexions. Le plus doué des médecins, dit Aristote, tient compte des rêves. Et, de fait, les médecins ont été confrontés aux songes. Le texte de référence est celui de Régime IV du Corpus hippocratique. " Celui qui a une connaissance exacte des signes qui se produisent dans le sommeil trouvera qu'ils ont un grand poids à tous égards. C'est que l'âme, quand elle est au service du corps éveillé, se partage entre beaucoup de tâches ; elle n'est pas à elle-même, mais se donne partiellement à chaque faculté du corps, à l'ouïe, à la vue, au toucher, à la marche, aux activités du corps entier : l'intelligence ne s'appartient pas. Mais quand le corps se tient tranquille, l'âme, mise en mouvement et éveillée, administre son domaine propre et accomplit toute seule toutes les actions du corps: car ce dernier dort et ne sent rien, tandis que l'âme éveillée connaît tout, voit ce qui est visible, entend ce qui est audible, marche, touche, s'afflige, réfléchit, dans l'espace étroit où elle se tient; toutes les fonctions du corps ou de l'âme, dans le sommeil, l'âme les accomplit toutes. " (Trad. R. Joly.) La conception de l'activité de l'âme dans le sommeil, telle qu'elle apparaît dans Régime, se rattache sans doute aux croyances pythagorico-orphiques. Cette théorie de la sécession de l'âme dans le phénomène du rêve se retrouve dans le fragment du De philosophia du jeune Aristote: " Quand, dans le sommeil, l'âme est toute à elle-même, ayant recouvre sa nature propre, elle prophétise et annonce ce qui va arriver. "
Selon l'auteur de Régime, il existe deux catégories de rêves: les songes divins - et il existe des interprètes qui possèdent l'art d'en juger -; et ceux par lesquels l'âme annonce les affections du corps, l'excès de plénitude, etc., que ces mêmes interprètes peuvent aussi juger. Naturellement c'est de cette seconde catégorie de rêves dont s'occupe le médecin et celui-ci diffère peu, dans son raisonnement, du premier. Quand les rêves reproduisent les actions du jour, telles qu'elles se sont produites, le corps est en santé. Un problème se pose quand il y a conflit, trouble, désordre, c'est-à-dire lorsque le songe ne correspond en rien à quelque chose de normal. Néanmoins, pour le médecin, le rêve a du sens pour le corps du patient et non pas pour le reste du monde, ni pour la conduite générale de l'individu malade.
Nous ne saurions négliger, tant elle intéresse la force de l'apparition et du rêve, la problématique de l'oneirôgmos, qui représente ce qu'on appelle vulgairement le songe érotique. Elle concerne surtout les médecins, mais ouvre des questions philosophiques, et intervient dans la classification des rêves. Le concept met en rapport l'âme et le corps, et implique la présence simultanée de deux phénomènes: des images " mentales " d'un côté et la production d'une émission de sperme de l'autre. " Durant le sommeil, sous l'effet d'images sans réalité, des patients souffrent d'émission de sperme ... Le rêve est à l'origine de l'effet vénérien en le provoquant .... C'est la conséquence d'images, auxquelles les Grecs donnent le nom de phantasia, affectant les patients dans leur sommeil à cause de l'envie du plaisir sexuel, c'est-à-dire d'un désir constant et ininterrompu, soit au contraire, en raison d'une longue interruption de la pratique sexuelle et d'une continence... ", écrit Caelius Aurélien. Ceci pose le problème de l'action des images sur le corps, images qui, bien que sans réalité, contrairement aux mécanismes de la perception, sont suffisamment efficaces pour produire l'illusion du coït, et même entraîner un phénomène physiologique évident. Le médecin alexandrin Hérophile distingue, parmi les rêves, " ceux qui sont envoyés par les dieux et arrivent nécessairement; ceux qui relèvent de la nature, quand l'âme se représente ce qui lui est avantageux et ce qui a le plus de chance de se produire; et enfin les rêves mixtes qui arrivent spontanément selon la rencontre des images, quand nous contemplons ce que nous désirons, comme cela arrive dans le sommeil quand les dormeurs voient l'objet de leurs amours ". Ce rêve mixte c'est l'oneirôgmos. La classification d'Hérophile jouit d'une grande postérité.
Les rêves existent. Il existe même des rêves véridiques, qui disent sans détour, sans qu'il soit besoin d'interpréter, le vrai. Cela peut tenir à la nature du rêveur, à la probabilité, au pur hasard. Ce qui biaise le problème, de toutes façons, c'est la question du rêve véridique. Si je rêve que mon chat est là et qu'il se présente à moi lorsque je m'éveille, quelles que soient les causes et les circonstances, c'est un rêve véridique. Car il n'a pas besoin d'interprétation. Il n'empêche que c'est bien ce type de rêve qui pose problème. Car si je rêve que X est mort et que j'apprends à mon réveil que X est vraiment mort, c'est encore un rêve véridique. Mais celui-ci entraîne des problèmes autrement plus angoissants, et m'oblige à une recherche dans l'ordre des causes, surtout si je veux mettre entre parenthèses l'intervention d'un surnaturel quelconque. Ce qu'on ne peut admettre, répétons-le comme Aristote, c'est que Dieu ait pu envoyer des rêves vrais à n'importe qui.
" Il est clair que nous ne sentons rien durant le sommeil. Ce n est donc paspar la sensation que nous sentons le rêve. "
ARISTOTE
Voici, rapidement résumé, le processus du rêve selon Aristote: " Il est clair que nous ne sentons rien durant le sommeil. Ce n'est donc pas par la sensation que nous sentons le rêve. " En fait, écrit Aristote dans le Traité des rêves, " le rêve appartient à la sensibilité en tant qu'elle est douée d'imagination [ ... ] Toutes les images dans le sommeil ne sont pas des songes; mais l'image née du mouvement des impressions sensibles, quand elles se présentent au sein du sommeil, voilà ce qu'est le songe. " Le songe et la mémoire présentent des analogies. La mémoire met, elle aussi, en scène des objets qui ne sont pas présents. Aristote cite la théorie du rêve de Démocrite. Comme le fera ensuite Epicure, il explique les rêves par la pénétration, à travers les pores du corps, des eidola émis par les objets, et surtout les êtres vivants. Pour lui - ce que n'admettra pas Epicure -, ces eidola transportent aussi les sentiments, les pensées, les émotions de celui d'où proviennent ces eidola. La théorie de Démocrite intéresse Aristote; elle naturalise complètement le processus du rêve, en en faisant une transmission dans un milieu qui en conditionne la réception; et où elle se passe donc de toute action divine. Mais Aristote ne croit pas un instant aux effluences.
Les rêves relèvent de la nature. Or la nature n'est pas divine; elle est démonique. C'est à dire qu'il y a suffisamment de force créative dans la nature pour expliquer les rêves, tous les rêves, sans recourir à de l'extranaturel, à de l'hors nature, à Dieu. Le De divinatione utilise une argumentation assez économique. On pourrait presque dire que, pour expliquer la " réussite " d'un rêve, je n'ai besoin que de ce que j'appellerai, sans aucune allusion anachronique, la probabilité, et la force.
Probabilité d'abord. Elle est évoquée dans la comparaison avec le tir à l'arc. Les extatiques et les mélancoliques " voient " plus de rêves - " voir un rêve " est l'expression traditionnelle en grec. Les mélancoliques, qui ont des visions de toutes sortes, ont davantage de chances d'avoir des visions semblables à la réalité. Il s'agit là de statistique et de probabilité. On a plus de chances de toucher une cible, quelle qu'elle soit, si l'on tire beaucoup de flèches que si l'on n'en tire qu'une, selon la métaphore d'Aristote. Quant à la force, elle s'accorde bien à la probabilité. Il y a plusieurs façons de l'envisager. Ce peut être la victoire de la sensation diurne, qui prépare la voie au songe, sur la faiblesse nocturne. S'il n'y a pas de trouble, pas de déviation, tout est en ordre. C'est une question de rapport de forces. Il y a la force de ce qui meut, qui met en branle, celle de l'archer ou du mélancolique. La force produit aussi du sens, hors toute réflexion. Le paradigme le plus complexe du Traité concerne le mélancolique. Voici la traduction que je propose de ce texte difficile: " Les mélancoliques, à cause de la force, comme des gens qui tirent de loin, tirent juste. Et à cause de leur aptitude à être changés rapidement, le contigu leur apparaît; car comme les poèmes de Philaegide (ou Philaenis) et les fous disent et pensent le contigu dans le semblable, etc., de même aussi ils mettent en contact en allant de l'avant. Et de plus, à cause de la très grande force, leur mouvement n'est pas détourné par un autre mouvement. " La réussite dans le tir ne tient donc pas à la visée (c'est-à-dire au rapport entre la force de tir et la cible) mais seulement à la force du tireur; et plus le tireur tire de loin, plus il tire juste; il n'est pas question de la cible. Cette cible existe, mais elle est dévoilée en même temps que le trait la touche, et que, la touchant, il la révèle comme cible.
Il nous faut, pour comprendre ce texte, mettre en place une théorie de la métaphore. Le mélancolique met en contact, en rapport de contiguïté, des choses qui ne sont pas à première vue dans cette situation; parce que changeant de place et de postures, par le fait qu'il est métablétique, il assure, dans le temps, ce contact. C'est lui qui se déplace et, ce faisant, met en rapport de contiguïté ce qui était séparé dans l'espace, ce qui est une autre façon d'expliquer la métaphore. Celle-ci suppose un espace intermédiaire que le transport, justement, abolit. Il faut penser que les mélancoliques sont métaphoriques parce qu'ils sont métablétiques; c'est-à-dire, pour tâcher d'être plus clair, qu'ils sont capables de transporter parce qu'ils sont transportables et transportés.
On peut très bien vivre dans un univers complexe, où les niveaux s'entrecroisent, sans que cela fût celui de la confusion. Il suffit que cela fût l'univers de la distinction, voire de la classification. Hérodote, déjà, sait très bien distinguer entre rêves envoyés des dieux et rêves physiologiques, ou psychologiques. Ainsi je peux confondre, si je suis médecin, le rêve envoyé par Dieu et celui qui vient des humeurs, mais c'est alors ma faute de technicien. Cela ne remet pas en cause l'ordre divin.

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