lundi 27 décembre 2010

Le génie onirique

Par Nicolas Witkowski
directeur de la collection Points Sciences au Seuil

Giuseppe Tartini aurait composé la " Sonate du Diable " en dormant; Jérôme Cardan aurait trouvé la solution de l'équation du troisième degré en rêvant et c'est dans un songe que Jean de La Fontaine aurait puisé son inspiration pour écrire " Les Deux pigeons ". Que penser de ces récits de songes créateurs qui tendent à accréditer l'idée d'une intelligence - sinon d'un génie - onirique?
Le rêve a-t-il quelque chose à voir avec la création scientifique ? Dans une histoire des sciences singulièrement muette à ce sujet, et tout entière baignée des sages lumières de la Raison, deux individus, et non des moindres, proclament haut et fort avoir vu en rêve ce qui a fait leur réputation scientifique. Le chimiste allemand August Kekulé (1829-1896), fondateur de la chimie organique, somnolait au coin du feu lorsqu'il vit une chaîne d'atomes de carbone se refermer sur elle-même, " comme un serpent se mordant la queue ". Il en déduisit la structure de la molécule de benzène six atomes de carbone disposés en cercle. Quant au pharmacologue autrichien Otto Loewi (1873-1961), prix Nobel de physiologie en 1936 pour la découverte de la transmission chimique de l'influx nerveux, il se réveilla un matin avec la sensation très nette d'avoir rêvé la solution de l'énigme.
Pourquoi ce genre d'anecdotes a-t-il mauvaise presse dans le milieu scientifique ? Le serpent, qui n'en demandait pas tant, a fait l'objet de nombreuses attaques de la part des collègues de Kekulé qui y voyaient un retour en force des vieux dogmes alchimiques: Ouroboros, le serpent qui se mord la queue et symbolise la continuité de la création, orne tous les manuscrits alchimiques. Si l'on peut comprendre que le scientisme hérité du XIXe siècle ait eu du mal à accepter cet (éternel) retour aux âges obscurs, il est plus surprenant de constater qu'en 1984, une biologiste et un chimiste américains, John H. Wotiz de l'université de l'Illinois et Susanna Rudofsky de l'université de Chicago, aient éprouvé le besoin de démolir le " mythe de Kekulé " en arguant que la chimie était faite de travail expérimental et de faits strictement établis mais en aucun cas de visions oniriques. Le malheureux serpent et les infortunées grenouilles ont le don de hérisser les rationalistes intégristes. Est-ce parce qu'ils évoquent les profondeurs glauques de nos cerveaux reptiliens ?
Certes, le positivisme a la vie dure, surtout chez les savants qui se plaisent à démontrer les miraculeux effets de la sacro-sainte méthode scientifique. " Les scientifiques ne rêvent pas! ", déclarait récemment Christian de Duve, prix Nobel de médecine en 1974. Sans doute voulait-il dire que le chercheur-entrepreneur d'aujourd'hui, lorsqu'il signe un contrat avec l'industrie, séquence un gène ou cosigne une publication annonçant la découverte d'une nouvelle particule élémentaire, a tout intérêt à ne pas rêver. Le vieil adage selon lequel " le génie, c'est 95% de travail et 5% d'inspiration " contribue lui aussi a opposer les aléatoires (et invérifiables) pouvoirs du rêve aux transparentes certitudes du travail de laboratoire. Pourtant, personne n'a encore réussi à définir la méthode scientifique. Il y a une raison simple à cela: la méthode scientifique n'existe pas.
Dès lors, on ne voit pas au nom de quoi il serait interdit de rêver pour faire une découverte scientifique. Mieux : on voit mal ce qui, hormis le rêve ou les états de pensée plus ou moins altérés, pourrait permettre le déplacement des cadres ordinaires de la pensée requis par toute création, fût-elle scientifique. Si Kekulé et Loewi ont fait parler leurs rêves, combien d'autres les ont tus, ou ont dissimulé - effrayés à l'idée de passer pour des médiums de laboratoire - le fait que l'" idée " leur est venue en pleine nuit ? Francis Bacon, lorsqu'il rêvait sa Nouvelle Atlantide, ou le physicien-alchimiste Isaac Newton, qui répondait " en y pensant toujours " (c'est-à-dire jour et nuit) lorsqu'on lui demandaitcomment il avait trouvé la loi de l'attraction universelle, étaient sans doute plus honnêtes à cet égard que beaucoup de chercheurs contemporains. Eux, au moins, reconnaissaient que tout est bon, et pas seulement le travail lucide sur des faits concrets, pour faire progresser une recherche.
Car si toute recherche est un travail sur les faits, elle est aussi (surtout ?) un travail sur soi-même, et, en niant toute irruption de l'inconscient dans leur laboratoire, les chercheurs ont fini par donner de la science une image singulièrement déformée. Après avoir raillé les alchimistes (dont la recherche n'était pas tant la pierre philosophale que, précisément, le travail sur soi-même), brûlé les sorcières et ridiculisé les médiums, la pensée occidentale a inventé le génie, fourre-tout commode évitant de se poser de gênantes questions sur les mécanismes cachés de la découverte scientifique. Loin d'être dupe de la manoeuvre, la sagesse populaire a aussitôt laissé tomber une pomme sur la statue de Newton, fait crier Eurêka ! à un Archimède dénudé et orné d'une ampoule (d'Edison) tous les élans créateurs des inventeurs de bande dessinée.
Et la liste est loin d'être close, tant le commun des mortels est convaincu qu'il n'y a pas de fumée sans feu et qu'une idée géniale a forcément été inspirée d'en haut si possible. Les vulgarisateurs le savent bien, qui ont attribué à Albert Einstein un rêve qui n'était pas le sien, celui d'une mouette volant à la vitesse de la lumière... Aux dires de ses meilleurs spécialistes, on ne trouve pourtant aucune mouette dans les écrits d'Einstein, mais chacun est persuadé qu'un tel homme ne peut avoir révolutionné la physique sans intercession divine ou onirique.
Voilà la science coincée entre la mythification populaire et l'hypocrisie positiviste des savants. Il est temps que les géniaux précurseurs reconnaissent que leurs meilleures idées leur sont venues en dormant, en rêvant, ou pourquoi pas, comme l'a avoué le mathématicien Christopher Zeeman, " en allant aux toilettes. C'est alors, explique-t-il, que l'éclair de l'inspiration m'a touché comme une bombe. " Car l'inspiration frappe où elle veut, quand elle veut, sans se soucier des exigences de la bienséance, et le travail intérieur du chercheur - pourquoi s'en étonner? - rejoint plus souvent qu'on ne le croit celui de l'artiste, du mystique ou de l'alchimiste. Opposer le rêve à la lucidité, enfin, serait pardonnable si la science du sommeil n'avait prouvé depuis belle lurette qu'il existe aussi des rêves lucides. Tout bien considéré, l'entreprise (inconsciente ?) des savants voulant faire croire au génie n'est en rien innocente : faire prendre à Léonard de Vinci la pose de sainte Thérèse d'Avila revient à remplacer une Eglise par une autre, celle de la science, dont les chercheurs seraient d'humbles serviteurs, en contact occasionnel mais direct avec l'au-delà.
Entreprise à vrai dire bien vaine : l'un des derniers rêves avérés de l'histoire des science ne concerne pas un valeureux scientifique, mais un employé de bureau : M. Tompkins, mis eu scène par le talentueux physicien George Gamow, n'accède au monde de la science que parce qu'il s'endort à d'assommante conférences données par des savants, et ses rêves échevelés en disent plus sur la mécanique quantique et la relativité qu'une pleine bibliothèque d'ouvrages érudits et irréprochables.
Tant que des frontières étanches n'auront pas été tracées entre le " fait " scientifique, dont la prétendue objectivité peut toujours être mise en doute la métaphore, le rêve et l'inspiration divine, nul ne pourra affirmer que le rêve n'a aucune part dans l'activité scientifique. Tout porte même à croire que le vagabondage intellectuel qu'autorise le rêve - éveillé ou non - est un ingrédient indispensable les Anglo-Saxons appellent le breakthrough et que l'on pourrait librement traduire par " traversée du miroir ", en hommage à cet autre grand rêveur que fut Lewis Carroll.
Hélas pour la science, l'époque n'a plus guère le temps de rêver. " Les problè es ne sont pas résolus par les rêveurs; ouvrez les yeux ", affirme dans sa publicité une société pharmaceutique, tandis que les laboratoires Bell, qui entretenaient sans aucune obligation de résultat - donc aussi pour faire la sieste - une cohorte de brillants cerveaux, viennent de fermer leurs portes. Corollaire direct : la science court désespérément après les découvertes d'envergure. Elle qui n'est pas avare en innovations ou avancées notables et immédiatement médiatisables n'a pas produit, depuis une trentaine d'années, de nouveauté fracassante.
Si la science continue ainsi sur sa lancée rationnelle et quelque peu étriquée, elle risque fort de nous transformer en une armée de M. Tompkins rêvant tous de suivre Alice dans un pays où la science aurait le droit rêver.
songe scientifique
Alors que le physiologiste allemand Burdach travaille à la rédaction d'un traité sur le cerveau, il rêve le 17 mai 1818 d'un " plexus céphalique de la cinquième paire de nerfs cérébraux ", le 11 octobre suivant un songe lui indique que la " forme de la voûte à trois piliers est déterminée par celle de la Voûte radiante ". " Tout joyeux de la vive lumière que ces songes me semblaient répandre sur une grande masse de phénomènes vitaux, je m'éveillai mais aussitôt tout rentra dans l'ombre parce que ces vues étaient trop en dehors de mes idées du moment."

Je tournai ma chaise vers le feu et tombai dans un demi-sommeil. De nouveau, les atomes s'agitèrent devant mes yeux [...] De longues chaînes, souvent associées de façon plus serrée, étaient toutes en mouvement, s'entrelaçant et se tortillant comme des serpents. Mais attention, qu'était-ce que cela ? Un des serpents avait saisi sa propre queue, et cette forme tournoyait de façon moqueuse devant mes yeux. Je m'éveillai en un éclair [...] August Kekulé von Stradonitz, fondateur de la chimie du carbone, ou chimie organique, était non seulement un grand rêveur, mais aussi un récidiviste. Déjà, en 1858, la structure des molécules organiques lui était venue en rêvassant. En 1865, c'est en somnolant devant un feu qu'il " voit " celle, cyclique, du benzène. On comprend mal que les universités allemandes n'aient pas aussitôt institué des cours obligatoires de sieste créative - avec travaux pratiques puisque apparemment la découverte onirique réclame un certain entraînement. Kekulé s'est cependant bien gardé de parler de son rêve au moment de sa découverte. Il ne l'a fait que trente-cinq ans plus tard, lors d'un banquet donné en son honneur. Sage précaution. Sans cela, sa glorieuse carrière aurait très certainement pris une toute autre direction... "Apprenons à rêver concluait-il, mais gardons-nous de rendre publics nos rêves avant qu'ils n'aient été mis à l'épreuve par notre esprit bien éveillé."

Le poète anglais Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) raconte qu'il s'endormit un jour pendant une heure et qu'il composa en rêve deux ou trois cents vers de son poème Koubla Khan. A son réveil, il saisit une plume, de l'encre et du papier et entreprit de transcrire les vers dont il se souvenait. Mais il fut interrompu par un visiteur et quand il retourna à son travail, il ne lui resta en mémoire que huit à dix vers épars. " Tout le reste s'était évanoui comme les images à la surface d'une rivière où l'on a jeté une pierre. "
Allan Hobson, psychiatre américain, rapporte une curieuse découverte du prix Nobel de physiologie Otto Loewi: "Au moment même où Freud promulguait sa théorie du rêve, Otto Loewi se débattait en essayant de comprendre pourquoi la stimulation électrique d'un nerf (le nerf vague) avait pour effet de ralentir le coeur [ ... ] Après s'être colleté quelque temps avec son problème expérimental, Loewi se réveille un jour ayant rêvé qu'il avait trouvé la solution. Mais impossible de se rappeler le rêve! La nuit suivante, il va au lit avec la ferme intention de rêver de nouveau à cette expérience cruciale." Et cela marche! Au réveil, Loewi prépare deux grenouilles, prélève le sang de l'une, dont il a ralenti les battements cardiaques, et l'injecte dans le coeur de l'autre... qui ralentit aussitôt. Loewi vient de découvrir les curieux effets de l'acétylcholine. Et sa volonté farouche d'orienter son rêve n'est pas sans rapport avec celle de Descartes racontant (à la troisième personne) son troisième rêve, fait le 10 novembre 1619: " Ce qu'il y a de singulier à remarquer, c'est que doutant si ce qu'il venait de voir était songe ou vision, non seulement il décida en dormant que c'était un songe, mais il en fit encore l'interprétation avant que le sommeil le quittât. " De ce rêve résulta le fameux " Je pense donc je suis ", qui aurait pu être avantageusement remplacé par " Je rêve donc je crée. "

La vulgarisation de la théorie de la relativité incite à la métaphore. Tout amateur de physique a ainsi entendu parier d'une mouette suivant un rayon lumineux, et l'a attribuée sans autre forme de procès au grand Albert Einstein. Pourtant. on a beau feuilleter en tous sens ses oeuvres complètes, aucune mouette n'y bat des ailes. Il faut se rendre à l'évidence: cet animal estimable, et tout aussi relativiste qu'un autre, a été inventé par un vulgarisateur zélé. De fait, Einstein ne devait guère aimer les animaux et son univers métaphorique était assez impitoyable. On y rencontre beaucoup de trains, des pierres qui tombent, la foudre, des règles et des horloges, un homme dans une boîte, une table de marbre et des bâtonnets, ingrédients a priori peu faits pour exciter l'imagination. Pour couronner le tout, le seul animal (fugitif) qui ait eu ses faveurs - dans Les théories de la relativité restreinte et générale - est un corbeau " supposons un corbeau qui, relativement à un observateur sur le talus, vole à travers l'air en ligne droite et d'une manière uniforme. Pour un observateur dans le wagon en marche, le mouvement du corbeau sera à la vérité d'une vitesse et d'une direction mais également rectiligne et uniforme. " S'il n'y a rien là de très enthousiasmant au plan littéraire, il ne faudrait pas en conclure qu'Einstein était un piètre rêveur. Son monde imaginaire, dont il sortait rarement, était même d'une extraordinaire richesse. En témoignent l'audace de ses théories et cette lettre adressée en 1942 à l'un de ses amis: " [ ... ] Dans mes travaux, je suis plus acharné que jamais, et j'ai réellement l'espoir d'avoir résolu mon vieux problème de l'unité du champ physique. Cependant, c'est comme avec un aéronef : cela permet de voler dans les nuages, sans bien savoir comment on atterrira dans la réalité. "


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