vendredi 30 septembre 2011


LA NEVROSE D’ABANDON

De Germaine Guex

Ouvrage, écrit en 1943, publié en 1949 , réédité en 1973 sous le titre LE SYNDROME  D’ ABANDON, qui se réfère notamment à Fénichel (THE PSYCHANALYTIC THEORY OF NEUROSIS , 1945), Piaget ( LE JUGEMENT ET LE RAISONNEMENT CHEZ L’ENFANT,1924 ; LA CAUSALITE PHYSIQUE CHEZ L’ENFANT, 1927) et Dr Odier (L’ANGOISSE ET LA PENSEE MAGIQUE), et qui fait toujours autorité en la matière (cité par M. Lemay à plusieurs reprises dans J’AI MAL A MA MERE , 1979 et 1993), même si la réédition donne lieu à quelques mises au point et actualisation (voir NB) de l’auteur dans une note préliminaire.

Germaine Guex, analyste, justifie sa recherche par deux observations cliniques : celle de patients « dont la structure psychique ne rentre pas dans le cadre des descriptions freudiennes des névroses » ( introduction ) et celle, qui confirme la première, et qui constate qu’il n’y a pas eu de modification du comportement et de l’adaptation au réel chez les malades ayant suivi une thérapie freudienne classique.
Elle constate pour ses malades « dont la vie psychique est dominée par le problème de la sécurité affective et la crainte de l’abandon » (p2) une nécessité première : «  s’assurer l’amour et par là maintenir la sécurité » (p3). Elle soutient que le problème de l’oedipe ne se pose pas pour eux, que « l’abandonné aspire au sentiment de fusion avec un autre être (mère) et non au sentiment de relation qu’il ne conçoit même pas.[…] C’est sur le plan du moi, par une analyse serrée du vécu, actuel et passé, que de tels malades trouvent leur libération.[…] et c’est la preuve d’une évolution considérable[…] quand  vers la fin de leur analyse, on les voit faire une franche poussée oedipienne. »(p17).
Son étude s’ouvre par une définition de l’abandonnique, névrosé qui « envisage tout et tous du point de vue de l’abandon vécu et redouté[…] En fait, l’expérience nous montre que les répercussions psychiques sont identiques, que l’individu ait été en fait frustré des soins attentifs et de l’amour de ses parents ou qu’il ait cru l’être. »(p7). Celui-ci, non identifiable de prime abord par le thérapeute, requiert  de ce dernier une prise de contact délicate puisque l’analyste va représenter « l’objet nouveau et essentiel sur lequel se cristallisent l’attente et l’activité abandonnique, avec tout ce qu’elles comportent d’espoir, mais aussi avec les tendances interprétatives à sens unique, alimentant l’agressivité, et le masochisme affectif qui les accompagnent nécessairement. » Autant d’hommes que de femmes et des âges divers pour entreprendre une cure, face à la réactivation de l’angoisse initiale par une circonstance extérieure. Cette névrose repose sur « l’angoisse qu’éveille tout abandon, l’agressivité qu’il fait naître et la non valorisation qui en découle. »(p13)
Germaine Guex distingue deux types d’abandonniques : le négatif-agressif  dominé par la rancune de n’avoir pas été aimé et le positif aimant, avant tout en quête d’amour, avec tout l’arbitraire inhérent à un classement et l’existence de types intermédiaires entre ces deux extrêmes. Le premier connaît absence de valorisation et de sécurité affective, très fort sentiment d’impuissance en face de la vie et des autres, et rejet total de toute responsabilité; le second est oblatif, poussé par un besoin personnel réparateur et l’espoir de conquérir reconnaissance et amour (avec risque d’asservissement de l’autre).
Elle attire l’attention sur le fait que la non-valorisation (sentiment de valeur non acquis) est moins facilement discernable chez l’abandonnique que les manifestations d’angoisse et d’agressivité : dans certains domaines, il peut parvenir à un niveau certain de réussite et, sur le plan affectif, se trouver très insécure. Il connaît des doutes multiples envers lui-même : « je ne vaux pas qu’on m’aime »(p32) et un sentiment aigu de n’avoir sa place nulle part, d’être partout de trop, d’être « l’autre », la personne dont on peut se passer, dont on n’a pas besoin[…], de se sentir toujours prêt à être répudié, abandonné et…faisant inconsciemment tout ce qu’il faut pour que la catastrophe prévue se produise. »(p36). De plus, non valorisé, l’enfant sera en proie à des peurs diverses dont, adulte, il sera encore l’objet, qu’elles soient du registre physique, cosmique ou psychique, cette dernière se concrétisant dans  la peur de se montrer tel qu’on est, la peur du risque affectif, la peur de la responsabilité. En outre,
l’abandonnique a une fausse image de lui- même : « Comme tout être infériorisé, il oscille entre le doute de lui- même et les ambitions excessives. »(p42). Pour  le positif-aimant, le manque d’amour de son enfance est réparable, il peut s’évaluer positivement, mais son jugement sur lui-même fluctue jusqu’à aller dans  une profonde dépréciation. Le négatif-agressif, lui, garde le sentiment qu’il a été victime de l’injustice des autres et du sort et, à l’exception parfois de sa vie intellectuelle ou d’autres secteurs privilégiés, s’auto-déprécie profondément.
Devant l’idée de la mort, les abandonniques se sentent menacés ou, au contraire dans l’espoir de la délivrance, ce qui, d’après l’auteur, est le cas le plus fréquent : la mort est envisagée comme un accomplissement ; « la béatitude de la mort rejoint pour eux la béatitude de la petite enfance, faisant table rase des malheurs, des déceptions, des échecs que la vie leur a apportés (p52); ( cf aussi les rêves ou fantasmes de mort à deux, « compensant l’impossible vie à deux »analysés par le Dr Odier)
Après avoir décrit les symptômes, l’auteur  aborde les structures psychiques de l’abandonnique et en identifie trois :
-Le type abandonnique élémentaire ou simple, chez qui « l’analyste ne distingue pas de fixation oedipienne caractérisée ni d’instance surmoïque précise et stable au sens freudien du terme »(p55). Ils fonctionnent sur un système de régulation  bio-affective, qui n’obéit à aucun principe a priori ; leur vie psychique n’est pas élaborée, elle est tout entière « sentie », indépendamment de leur degré d’intelligence, pas de sens de l’abstraction; on peut les comparer à de petits enfants. Extrême faiblesse ou quasi inexistence de leur moi. Erotisme sexuel peu développé, primauté de l’affectif, stade génital non atteint.
-Le type abandonnique complexe qui est le plus fréquent, chez qui se développe, par des identifications successives, le moi idéal, stade qu’il ne dépasse pas et source d’interdits dont il sera difficile de libérer le malade, ces systèmes d’interdictions « ayant pour caractère d’être conscients alors que le surmoi ne l’est pas »(p66) . G. Guex explique que les identifications premières  se transforment en code rigide et limitatif lorsqu’elles comportent des éléments douloureux; lorsqu’elles créent chez l’enfant « sentiment d’infériorité, de faiblesse, d’incapacité à égaler, en même temps que de danger à se soustraire à cette tentative (p67), lorsqu’elle est accompagnée d’angoisse.
-Le type mixte, les plus déroutants et les plus difficiles à diagnostiquer.
Est examinée ensuite « la construction de la névrose elle-même sur cette base d’abandon, c'est-à-dire l’intervention aux différents stades de l’enfance des facteurs libidinaux et psychologiques et la façon dont ils se combinent au facteur abandonnique pour donner naissance à un syndrome spécifique (p), […] cette action étant modifiée par le facteur initial de la névrose : l’abandon et le stade d’angoisse primaire auquel il a fixé le sujet . »
Dans le chapitre suivant, l’analyste envisage trois causes initiales du syndrome d’abandon : la constitution des enfants, l’attitude affective des parents, les abandons traumatiques, ces derniers n’étant pas nécessaires à la formation de la névrose, mais s’inscrivant dans un milieu familial défectueux et chez un enfant fragile par nature. Elle insiste sur des prédispositions organiques et psychiques chez l’enfant abandonnique, fondant ses observations sur des tout petits difficiles à élever, témoignant d’une « gloutonnerie » affective et liant à leur angoisse une somatisation (troubles digestifs…). A propos des parents, elle met en évidence deux points :  d’abord la distinction à faire entre différentes sortes d’abandon, l’enfant réagissant sans angoisse si les frustrations sont objectivement motivées; ensuite la question de la relation entre le fait d’être aimé et le sentiment de valeur personnelle (Cf Fénichel : « Le petit enfant perd l’estime de soi quand il perd l’amour, il la retrouve quand il retrouve l’amour »p101), d’où l’importance capitale du facteur familial dans l’étiologie du syndrome d’abandon. Il ne faut pas perdre de vue pour autant que des parents normalement attentifs peuvent se heurter à la mentalité abandonnique de leurs enfants et il revient donc à l’analyste de leur expliquer cette part importante mais non irrémédiable de ce facteur.
Le dernier chapitre est consacré à la thérapeutique : dans le cas des abandonniques, l’indication du traitement dépend de trois facteurs : l’intensité et le caractère du masochisme, ceux de l’agressivité, « le mode d’aimance » (minimum de capacité oblative). Le masochisme (pulsions anti-biologiques) peut être réactionnel ou fondamental et l’analyste appréciera, dans ce dernier cas, l’espoir d’amélioration possible. L’agressivité, qu’elle soit réactionnelle ou non, constitue une contre-indication moindre à la cure qu’un masochisme profond. Enfin, concernant l’aptitude à aimer, « sans un minimum de capacité oblative, (le malade) ne sortira pas de son narcissisme blessé. » Durée de traitement plus long pour le type négatif-agressif que pour le positif-aimant.
Sur le plan technique, l’analyste « devra diriger ses interventions dans le domaine du vécu actuel, du détail quotidien auquel il convient de ramener sans cesse l’abandonnique, afin de l’analyser inlassablement par rapport aux deux centres d’erreurs névrotiques : l’insatiable besoin d’amour et les peurs qui s’y opposent »(p111) . Il peut être nécessaire de commencer la cure par une revalorisation du moi. Par ailleurs, lorsqu’il s’agit d’abandonniques, la relation analytique sera plus active, moins impersonnelle que dans l’analyse classique, même si l’analyste veille avec rigueur à ne rien mêler de lui-même ni de sa vie privée à l’analyse. Il faudra être particulièrement attentif aux interruptions de celle-ci, souple face aux éventuels cadeaux, ne pas redouter « l’accrochage » du malade à l’analyste, G. Guex témoignant que, en 5 ou 6 ans de pratique, elle n’en avait jamais vu se produire avec la technique exposée. Enfin, ne pas méconnaître la crise de la guérison, au cours de laquelle, l’analysé vit « une sorte de deuil du lui-même qu’il a connu et aimé jusqu’alors et de ses illusions perdues »(p124), sous peine de faire échouer l’analyse. De même, être très attentif à la fin de la cure : prévenir l’analysé qu’il restera vulnérable et prédisposé à l’angoisse; espacer progressivement les séances, avoir montré la nécessité pour chaque être humain  d’intérioriser ses relations affectives.
Il sera impératif aussi d’éclairer l’analysé sur le rôle dans sa névrose : de la pensée  magique (cf. Frazer, Lévy-Brulh, Piaget, etc.), du réalisme intellectuel au sens où Piaget, après Luquet, emploie ce terme. Savoir à quel stade libidinal est parvenu le malade est également d’une importance extrême : est-il ou non parvenu au stade de différenciation de l’oedipe ? (voir l’article de Jeanne Lampl de Groot qui cite en exemple un cas communiqué par Paul Federn), ne pas surestimer l’importance de la phase oedipienne au détriment de la phase préoedipienne. Enfin ne pas négliger que des symptômes se prêtent à une double interprétation, par exemple :
-Complexe de castration ou angoisse d’abandon ?
-Œdipe ou angoisse d’abandon ?
-Triangle oedipien  ou mesure de sécurité ?

G. Guex conclut que l’analyse seule permet de «  délivrer l’abandonnique de son angoisse profonde et d’assurer son adaptation  affective au réel »(p137) sous réserve que soient prises en compte les modifications qu’elle a apportées au long de son ouvrage,  notamment « le caractère inadéquat de l’application de la théorie des névroses oedipiennes au traitement de l’angoisse d’abandon. »(p141)

NB :
Trente ans après, Germaine Guex fait précéder la seconde édition après avoir renommé son ouvrage « Le Syndrome d’Abandon », d’une note préliminaire. Elle y explique que du fait de la guerre, elle ignorait « La Dépression Anaclitique » (Spitz) et « La Phase Préoedipienne du Développement de la Libido » (Ruth Mack Brunswick).
Elle reste, par ailleurs et malgré le désaccord de la plupart des auteurs, convaincue «  de l’existence d’un facteur constitutionnel, d’une prédisposition initiale qui rend certains enfants particulièrement vulnérables aux inévitables frustrations de la réalité, et de l’éducation… »
Elle revient aussi sur le caractère absolu de certaines de ses affirmations relatives à l’agressivité et au masochisme des abandonniques.
Enfin, elle déclare se trouver le plus en désaccord avec elle-même au sujet des structures psychiques de l’abandonnique : elle ne valide plus l’idée que le « ça » ne joue qu’un rôle secondaire dans cette structure et que le surmoi n’existe pas, nuançant : « le rôle du surmoi demeure moins prégnant que chez d’autres névrosés. »

En ce qui me concerne, cet ouvrage me tenait à cœur, vu la problématique abordée. Il a comblé mon attente, éclairant par des exemples cliniques nombreux, les théories de l’auteur sur la névrose d’abandon. Il me paraît important, dans une société où la famille est souvent éclatée, et où l’abandon peut être durement ressenti  par tel ou tel de ses membres que chaque thérapeute s’aide de cette lecture, dans laquelle Germaine Guex a mis tant de passion,  pour mieux accompagner ses patients.

samedi 24 septembre 2011



Troisième rêve de Descartes
Un livre sur la table


Un moment après il eut un troisième songe, qui n’eut rien de terrible comme les deux premiers. Dans ce dernier il trouva un livre sur sa table, sans savoir qui l’y avait mis. Il l’ouvrit, et voyant que c’était un Dictionnaire, il en fut ravi dans l’espérance qu’il pourrait lui être fort utile. Dans le même instant, il se rencontra un autre livre sous sa main, qui ne lui était pas moins nouveau, ne sachant d’où il lui était venu. Il trouva que c’était un recueil des poésies de différents auteurs, intitulé Corpus Poetarum, etc. Il eut la curiosité d’y vouloir lire quelque chose : et à l’ouverture du livre il tomba sur le vers «Quod vitae sectabor iter ? » [«Quel chemin suivrai-je dans la vie» ?] Au même moment il aperçut un homme qu’il ne connaissait pas, mais qui lui présenta une pièce de vers, commençant par «Est et Non» (1), et qui la lui vantoit comme une pièce excellente. M. Descartes lui dit qu’il savait ce que c’était, et que cette pièce était parmi les «Idylles» d’Ausone qui se trouvait dans le gros Recueil des Poètes qui était sur sa table(2). Il voulut la montrer lui-même à cet homme et il se mit à feuilleter le livre dont il se vantait de connaître parfaitement l’ordre et l’économie. Pendant qu’il cherchait l’endroit, l’homme lui demanda où il avait pris ce livre, et M. Descartes lui répondit qu’il ne pouvait lui dire comment il l’avait eu, mais qu’un moment auparavant il en avait manié encore un autre qui venait de disparaître, sans savoir qui le lui avait apporté, ni qui le lui avait repris. Il n’avait pas achevé, qu’il revit paraître le livre à l’autre bout de la table. Mais il trouva que ce Dictionnaire n’était plus entier comme il l’avait vu la première fois(3). Cependant il en vint aux poésies d’Ausone dans le recueil des poètes qu’il feuilletait et ne pouvant trouver la pièce qui commence par «Est et non», il dit à cet homme qu’il en connaissait une du même poète encore plus belle que celle-là, et qu’elle commençait par «Quod vitae sectabor iter ? » La personne le pria de la lui montrer, et M. Descartes se mettait en devoir de la chercher, lorsqu’il tomba sur divers petits portraits gravés en taille douce : ce qui lui fit dire que ce livre était fort beau, mais qu’il n’était pas de la même impression que celui qu’il connaissait. Il en était là, lorsque les livres et l’homme disparurent, et s’effacèrent de son imagination, sans néanmoins le réveiller.
Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que doutant si ce qu’il venait de voir était songe ou vision, non seulement il décida en dormant que c’était un songe, mais il en fit encore l’interprétation avant que le sommeil le quittât. Il jugea que le dictionnaire ne vouloit dire autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble et que le recueil de poésies intitulé Corpus Poetarum, marquait en particulier et d’une manière plus distincte la philosophie et la sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les poètes, même ceux qui ne font que niaiser, fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées, et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité de l’enthousiasme, et à la force de l’imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même, que ne peut faire la raison dans les philosophes. M. Descartes continuant d’interpréter son songe dans le sommeil, estimait que la pièce de vers sur l’incertitude du genre de vie qu’on doit choisir, et qui commençe par «Quod vitae sectabor iter ?», marquait le bon conseil d’une personne sage, ou même la théologie morale.
Là dessus, doutant s’il rêvait ou s’il méditait, il se réveilla sans émotion et continua les yeux ouverts l’interprétation de son songe sur la même idée.
Par les poètes rassemblés dans le recueil il entendait la révélation et l’enthousiasme, dont il ne désespérait pas de se voir favorisé. Par la pièce de vers Est et Non, qui est le Oui et le Non de Pythagore, il comprenait la Vérité et la Fausseté dans les connaissances humaines, et les sciences profanes. Voyant que l’application de toutes ces choses réussissait si bien à son gré, il fut assez hardi pour se persuader que c’était l’esprit de vérité qui avait voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe. Et comme il ne lui restait plus à expliquer que les petits portraits de taille-douce qu’il avait trouvés dans le second livre, il n’en chercha plus l’explication après la visite qu’un peintre italien lui rendit dès le lendemain.
Ce dernier songe qui n’avait eu rien que de fort doux et de fort agréable, marquait l’avenir selon lui et il n’était que pour ce qui devait lui arriver dans le reste de sa vie. Mais il prit les deux précédents pour des avertissements menaçants touchant sa vie passée, qui pouvait n’avoir pas été aussi innocente devant Dieu que devant les hommes. Et il crut que c’était la raison de la terreur et de l’effroi dont ces deux songes étaient accompagnés. Le melon dont on voulait lui faire présent dans le premier songe, signifiait, disait-il, les charmes de la solitude, mais présentés par des sollicitations purement humaines. Le vent qui le poussoit vers l’église du collège, lorsqu’il avait mal au côté droit, n’était autre chose que le mauvais génie qui tâchait de le jeter par force dans un lieu où son dessein était d’aller volontairement. C’est pourquoi Dieu ne permit pas qu’il avançât plus loin, et qu’il se laissât emporter même en un lieu saint par un esprit qu’il n’avoit pas envoyé quoiqu’il fût très persuadé que ç’eût été l’esprit de Dieu qui lui avait fait faire les prémières démarches vers cette église. L’épouvante dont il fut frappé dans le second songe, marquait, à son sens, sa syndérêse, c’est-à-dire, les remords de sa conscience touchant les péchés qu’il pouvait avoir commis pendant le cours de sa vie jusqu’alors. La foudre dont il entendit l’éclat, était le signal de l’esprit de vérité qui descendait sur lui pour le posséder. Cette dernière imagination tenait assurément quelque chose de l’enthousiasme : et elle nous porterait volontiers à croire que M. Descartes aurait bu le soir avant que de se coucher. En effet c’était la veille de Saint Martin, au soir de laquelle on avait coutume de faire la débauche au lieu où il était, comme en France. Mais il nous assure qu’il avait passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété, et qu’il y avait trois mois entiers qu’il n’avait bu de vin. Il ajoute que le génie qui excitait en lui l’enthousiasme dont il se sentait le cerveau échauffé depuis quelques jours, lui avait prédit ces songes avant que de se mettre au lit, et que l’esprit humain n’y avait aucune part. Quoi qu’il en soit, l’impression qui lui resta de ces agitations, lui fit faire le lendemain diverses réflexions sur le parti qu’il devait prendre. L’embarras où il se trouva, le fit recourir à Dieu pour le prier de lui faire connaître sa volonté, de vouloir l’éclairer et le conduire dans la recherche de la vérité. Il s’adressa ensuite à la sainte vierge pour lui recommander cette affaire, qu’il jugeait la plus importante de sa vie. Et pour tâcher d’intéresser cette bien-heureuse mère de Dieu d’une manière plus pressante, il prit occasion du voyage qu’il méditait en Italie dans peu de jours, pour former le voeu d’un pélerinage à Notre-Dame De Lorette. Son zèle allait encore plus loin, et il lui fit promettre que dès qu’il serait à Venise, il se mettrait en chemin par terre, pour faire le pélerinage à pied jusqu’à Lorette : que si ses forces ne pouvaient pas fournir à cette fatigue, il prendrait au moins l’extérieur le plus dévot et le plus humilié qu’il lui serait possible pour s’en acquitter. Il prétendait partir avant la fin de novembre pour ce voyage. Mais il paraît que Dieu disposa de ses moyens d’une autre manière qu’il ne les avait proposés. Il fallut remettre l’accomplissement de son voeu à un autre temps, ayant été obligé de différer son voyage d’Italie pour des raisons que l’on n’a point sues, et ne l’ayant entrepris qu’environ quatre ans depuis cette résolution. Son enthousiasme le quitta peu de jours après : et quoique son esprit eût repris son assiette ordinaire, et fut rentré dans son premier calme, il n’en devint pas plus décisif sur les résolutions qu’il avait à prendre. Le temps de son quartier d’hiyver s’écoulait peu à peu dans la solitude de son poële et pour la rendre moins ennuyeuse, il se mit à composer un traité, qu’il espérait achever avant pâques de l’an 1620. Dès le mois de février il songeait à chercher des libraires pour traiter avec eux de l’impression de cet ouvrage. Mais il y a beaucoup d’apparence que ce traité fut interrompu pour lors, et qu’il est toujours demeuré imparfait depuis ce temps-là. On a ignoré jusqu’ici, ce que pouvait être ce traité qui n’a peut-être jamais eu de titre. Il est certain que les olympiques sont de la fin de 1619, et du commencement de 1620 ; et qu’ils ont cela de commun avec le traité dont il s’agit, qu’ils ne sont pas achevés. Mais il y a si peu d’ordre et de liaison dans ce qui compose ces olympiques parmi ses manuscrits, qu’il est aisé de juger que M. Descartes n’a jamais songé à en faire un traité régulier et suivi, moins encore à le rendre public.


Contexte
Le récit de ce troisième songe arrive à la suite des deux premiers.
Ce troisième songe marque le retour sur terre et l’élaboration de la voie qu’il va suivre. Dans son œuvre ultérieure, Descartes insistera sur l’importance capitale des événements de cette nuit. Il puisera dans ces songes venus d’en Haut l’impulsion qui guidera toute sa recherche et les «fondements d’une science admirable».
Notes
(1)Le vers d'Ausone commençant par Est et non est une façon typique d'exprimer le doute, qui oscillant entre le Oui et le Non. Il est à remarquer que, par la suite, Descartes va d'abord commencer le Discours de la méthode par les mots Dubito ergo sum. Le fragment poétique qui apparaît dans ce rêve correspond donc bien à une démarche fondamentale du philosophe.
(2)Ce poème et le suivant se trouvent sur la même page du recueil d’Ausone (Source: Sophie Jama, La nuit de songes de René Descartes, p. 72).
(3)Ce demi-dictionnaire ne contient plus que les sciences profanes (Source: Sophie Jama, p. 179).


Texte original
Un moment aprés il eut un troisiéme songe, qui n’eut rien de terrible comme les deux prémiers. Dans ce dernier il trouva un livre sur sa table, sans sçavoir qui l’y avoit mis. Il l’ouvrit, et voyant que c’étoit un dictionnaire, il en fut ravi dans l’espérance qu’il pourroit lui être fort utile. Dans le même instant il se rencontra un autre livre sous sa main, qui ne lui étoit pas moins nouveau, ne sçachant d’où il lui étoit venu. Il trouva que c’étoit un recueil des poësies de différens auteurs, intitulé corpus poëtarum etc. Il eut la curiosité d’y vouloir lire quelque chose : et à l’ouverture du livre il tomba sur le vers (...) ? Etc. Au même moment il apperçût un homme qu’il ne connoissoit pas, mais qui lui présenta une piéce de vers, commençant par est et non, et qui la lui vantoit comme une piéce excellente. M Descartes lui dit qu’il sçavoit ce que c’étoit, et que cette piéce étoit parmi les idylles d’Ausone qui se trouvoit dans le gros recüeil des poëtes qui étoit sur sa table. Il voulut la montrer lui même à cét homme : et il se mit à feuïlleter le livre dont il se vantoit de connoître parfaitement l’ordre et l’oeconomie. Pendant qu’il cherchoit l’endroit, l’homme lui demanda où il avoit pris ce livre, et M Descartes lui répondit qu’il ne pouvoit lui dire comment il l’avoit eu : mais qu’un moment auparavant il en avoit manié encore un autre qui venoit de disparoître, sans sçavoir qui le lui avoit apporté, ni qui le lui avoit repris. Il n’avoit pas achevé, qu’il revid paroître le livre à l’autre bout de la table. Mais il trouva que ce dictionnaire n’étoit plus entier comme il l’avoit vû la prémiére fois. Cependant il en vint aux poësies d’Ausone dans le recuëil des poëtes qu’il feüilletoit : et ne pouvant trouver la piéce qui commence par est et non, il dit à cét homme qu’il en connoissoit une du même poëte encore plus belle que celle là, et qu’elle commençoit par «Quod vitae sectabor iter » ? La personne le pria de la lui montrer, et M Descartes se mettoit en devoir de la chercher, lors qu’il tomba sur divers petits portraits gravez en taille douce : ce qui lui fit dire que ce livre étoit fort beau, mais qu’il n’étoit pas de la même impression que celui qu’il connoissoit. Il en étoit là, lors que les livres et l’homme disparurent, et s’effacérent de son imagination, sans néantmoins le réveiller. Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que doutant si ce qu’il venoit de voir étoit songe ou vision, non seulement il décida en dormant que c’étoit un songe, mais il en fit encore l’interprétation avant que le sommeil le quittât. Il jugea que le dictionnaire ne vouloit dire autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble : et que le recueil de poësies intitulé corpus poëtarum, marquoit en particulier et d’une maniére plus distincte la philosophie et la sagesse jointes ensemble. Car il ne croioit pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les poëtes, même ceux qui ne font que niaiser, fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées, et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuoit cette merveille à la divinité de l’enthousiasme, et à la force de l’imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même, que ne peut faire la raison dans les philosophes. M Descartes continuant d’interpreter son songe dans le sommeil, estimoit que la piéce de vers sur l’incertitude du genre de vie qu’on doit choisir, et qui commençe par (...), marquoit le bon conseil d’une personne sage, ou même la théologie morale. Là dessus, doutant s’il révoit ou s’il méditoit, il se réveilla sans émotion : et continua les yeux ouverts, l’interprétation de son songe sur la même idée. Par les poëtes rassemblez dans le recueil il entendoit la révélation et l’enthousiasme, dont il ne desespéroit pas de se voir favorisé. Par la piéce de vers est et non, qui est le ouy et le non de Pythagore, il comprenoit la vérité et la fausseté dans les connoissances humaines, et les sciences profanes. Voyant que l’application de toutes ces choses réüssissoit si bien à son gré, il fut assez hardy pour se persuader, que c’étoit l’esprit de vérité qui avoit voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe. Et comme il ne lui restoit plus à expliquer que les petits portraits de taille-douce qu’il avoit trouvez dans le second livre, il n’en chercha plus l’explication aprés la visite qu’un peintre italien lui rendit dés le lendemain.
Ce dernier songe qui n’avoit eu rien que de fort doux et de fort agréable, marquoit l’avenir selon luy : et il n’étoit que pour ce qui devoit luy arriver dans le reste de sa vie. Mais il prit les deux précédens pour des avertissemens menaçans touchant sa vie passée, qui pouvoit n’avoir pas été aussi innocente devant Dieu que devant les hommes. Et il crut que c’étoit la raison de la terreur et de l’éfroy dont ces deux songes étoient accompagnez. Le melon dont on vouloit luy faire présent dans le prémier songe, signifioit, disoit-il, les charmes de la solitude, mais présentez par des sollicitations purement humaines. Le vent qui le poussoit vers l’eglise du collége, lorsqu’il avoit mal au côté droit, n’étoit autre chose que le mauvais génie qui tâchoit de le jetter par force dans un lieu, où son dessein étoit d’aller volontairement. C’est pourquoy Dieu ne permit pas qu’il avançât plus loin, et qu’il se laissât emporter même en un lieu saint par un esprit qu’il n’avoit pas envoyé : quoy qu’il fût trés-persuadé que ç’eût été l’esprit de Dieu qui luy avoit fait faire les prémiéres démarches vers cette eglise. L’épouvante dont il fut frappé dans le second songe, marquoit, à son sens, sa syndérêse, c’est-à-dire, les remords de sa conscience touchant les péchez qu’il pouvoit avoir commis pendant le cours de sa vie jusqu’alors. La foudre dont il entendit l’éclat, étoit le signal de l’esprit de vérité qui descendoit sur luy pour le posséder. Cette derniére imagination tenoit assurément quelque chose de l’enthousiasme : et elle nous porteroit volontiers à croire que M Descartes auroit bû le soir avant que de se coucher. En effet c’étoit la veille de Saint Martin, au soir de laquelle on avoit coûtume de faire la débauche au lieu où il étoit, comme en France. Mais il nous assure qu’il avoit passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété, et qu’il y avoit trois mois entiers qu’il n’avoit bû de vin. Il ajoûte que le génie qui excitoit en luy l’enthousiasme dont il se sentoit le cerveau échauffé depuis quelques jours, luy avoit prédit ces songes avant que de se mettre au lit, et que l’esprit humain n’y avoit aucune part. Quoy qu’il en soit, l’impression qui luy resta de ces agitations, luy fit faire le lendemain diverses réfléxions sur le parti qu’il devoit prendre. L’embarras où il se trouva, le fit recourir à Dieu pour le prier de luy faire connoître sa volonté, de vouloir l’éclairer et le conduire dans la recherche de la vérité. Il s’adressa ensuite à la sainte vierge pour luy recommander cette affaire, qu’il jugeoit la plus importante de sa vie. Et pour tâcher d’intéresser cette bien-heureuse mére de Dieu d’une maniére plus pressante, il prit occasion du voyage qu’il méditoit en Italie dans peu de jours, pour former le voeu d’un pélerinage à Nôtre-Dame De Lorette. Son zéle alloit encore plus loin, et il luy fit promettre que dés qu’il seroit à Venise, il se mettroit en chemin par terre, pour faire le pélerinage à pied jusqu’à Lorette : que si ses forces ne pouvoient pas fournir à cette fatigue, il prendroit au moins l’extérieur le plus dévot et le plus humilié qu’il luy seroit possible pour s’en acquitter. Il prétendoit partir avant la fin de novembre pour ce voyage. Mais il paroît que Dieu disposa de ses moyens d’une autre maniére qu’il ne les avoit proposez. Il fallut remettre l’accomplissement de son voeu à un autre têms, ayant été obligé de différer son voyage d’Italie pour des raisons que l’on n’a point sçeuës, et ne l’ayant entrepris qu’environ quatre ans depuis cette résolution. Son enthousiasme le quitta peu de jours aprés : et quoique son esprit eût repris son assiéte ordinaire, et fût rentré dans son prémier calme, il n’en devint pas plus décisif sur les résolutions qu’il avoit à prendre. Le têms de son quartier d’hyver s’écouloit peu à peu dans la solitude de son poësle : et pour la rendre moins ennuyeuse, il se mit à composer un traité, qu’il espéroit achever avant pâques de l’an 1620. Dés le mois de février il songeoit à chercher des libraires pour traiter avec eux de l’impression de cet ouvrage. Mais il y a beaucoup d’apparence que ce traité fut interrompu pour lors, et qu’il est toûjours demeuré imparfait depuis ce téms-là. On a ignoré jusqu’icy, ce que pouvoit être ce traité qui n’a peut-être jamais eu de titre. Il est certain que les olympiques sont de la fin de 1619, et du commençement de 1620 ; et qu’ils ont cela de commun avec le traité dont il s’agit, qu’ils ne sont pas achevez. Mais il y a si peu d’ordre et de liaison dans ce qui compose ces olympiques parmi ses manuscrits, qu’il est aisé de juger que M Descartes n’a jamais songé à en faire un traité régulier et suivi, moins encore à le rendre public.


vendredi 23 septembre 2011




Deuxième rêve de Descartes
Un coup de tonnerre

Dans cette situation il se rendormit après un intervalle de près de deux heures dans des pensées diverses sur les biens et les maux de ce monde.
Il lui vint aussitôt un nouveau songe dans lequel il crut entendre un bruit aigu et éclatant qu’il prit pour un coup de tonnerre. La frayeur qu’il en eut le réveilla sur l’heure même : et ayant ouvert les yeux, il aperçut beaucoup d’étincelles de feu répandues par la chambre. La chose lui était déjà souvent arrivée en d’autres temps et il ne lui était pas fort extraordinaire en se réveillant au milieu de la nuit d’avoir les yeux assez étincelants, pour lui faire entrevoir les objets les plus proches de lui. Mais en cette dernière occasion il voulut recourir à des raisons prises de la philosophie : et il en tira des conclusions favorables pour son esprit, après avoir observé en ouvrant, puis en fermant les yeux alternativement, la qualité des espèces qui lui étoient représentées. Ainsi sa frayeur se dissipa, et il se rendormit dans un assez grand calme.


Contexte
 
Ce rêve se situe juste à la suite du premier songe et sert de transition avec le troisième, qui suit immédiatement. Descartes en fera lui-même l’interprétation à la fin du troisième songe.


Texte original

Dans cette situation il se rendormit aprés un intervalle de prés de deux heures dans des pensées diverses sur les biens et les maux de ce monde. Il lui vint aussitôt un nouveau songe dans lequel il crût entendre un bruit aigu et éclatant qu’il prit pour un coup de tonnére. La frayeur qu’il en eut le réveilla sur l’heure même : et ayant ouvert les yeux, il apperçût beaucoup d’étincelles de feu répanduës par la chambre. La chose lui étoit déja souvent arrivée en d’autres têms : et il ne lui étoit pas fort extraordinaire en se réveillant au milieu de la nuit d’avoir les yeux assez étincellans, pour lui faire entrevoir les objets les plus proches de lui. Mais en cette derniére occasion il voulut recourir à des raisons prises de la philosophie : et il en tira des conclusions favorables pour son esprit, aprés avoir observé en ouvrant, puis en fermant les yeux alternativement, la qualité des espéces qui lui étoient représentées. Ainsi sa frayeur se dissipa, et il se rendormit dans un assez grand calme.