lundi 3 janvier 2011

Le songe de la belle Aude




Une vision terrible
C'était en mai quand fleurissent les jardins
et que les oiseaux chantent en leur langue;
Bellaude se trouve à l'ombre d'un pin vert.
Une demoiselle lui coiffait ses cheveux,
Aisselenette, la fille du duc Garin,
et plus de douze autres dames l'entouraient.
«Dames, dit Aude, au nom de Dieu, conseillez-moi:
l'autre semaine, vendredi dernier,
je fis un songe en dormant dans mon lit;
écoutez la vision que j'ai eue.
Il me semblait que le monde entier se fendait
et que le soleil obscurcissait sa clarté;
au milieu du ciel jaillit un rayon de feu
qui tomba dans ma bouche et entra en moi;
il me brûla au point que mon cœur éclata;
il me sembla vraiment que je mourais;
quand je fus morte, je me suis réveillée.
J'eus une telle peur à mon réveil
que j'en perdis presque totalement le sens;
cette terreur me fit perdre mes couleurs.
Pour l'amour de Dieu, dames, conseillez-moi!
Qu'est-ce que ce rêve, dames, dites-le-moi!»
Aibelina, la fille du comte Guy, répondit:
«C'est un bon rêve, il vient de Dieu.
Aujourd'hui nous verrons Roland le paladin
et Olivier votre frère également.»
Pendant que les dames parlaient ainsi,
la Bellaude regarda sur le chemin
et vit venir un pèlerin qui se hâtait.
Il les salua et Bellaude lui dit:
«Frère soldat, dites-moi la vérité:
si vous venez d'auprès du puissant saint Jacques,
êtes-vous passé par Espagne la grande?
Apprenez-nous ce que font les douze pairs;
écoutons des nouvelles du paladin Roland!
— Cela fait quatre jours en vérité
que je suis passé par Espagne la grande
où j'ai vu morts Olivier et Roland
et tant d'autres que j'en ai le cœur douloureux.
Je suis venu à grandes étapes, à marche forcée,
et je vais m'en aller en France la vaillante
porter de mauvaises nouvelles à ceux qui s'y trouvent.

1160AnonymeRonsasvals

Rêves de Charlemagne

Un faucon lui arrache la barbe
Il y a neuf jours, Roland parti,
alors que j'étais couché au lit ici dedans,
je fis un rêve merveilleux, extraordinaire.
Parmi les tentes survenait un cerf courant;
à chaque ramure il portait quatre cierges allumés;
vingt mille hommes qui le suivaient
portaient entre eux tous un corps à cette mesure;
il y avait une foule d'évêques chantant la messe
qui précédaient le corps en psalmodiant
avec une grande croix d'or et un encensoir d'argent.
Ils s'avançaient tous en procession.
Après cela venait un faucon volant.
Il se posa sur le gant de mon poing
et se mit à m'arracher la barbe;
il m'enleva bien la moitié des poils.
Du ciel tomba une flamme si grande
qu'elle brûla mes tentes et dehors et dedans.
De ce rêve je m'épouvante encore,
je ne sais que faire: j'ai peur pour Roland.»

Rêve de Charlemagne

Lutte contre des bêtes sauvages
À ce rêve succéda une autre vision.
Il [Charlemagne] était en France, dans sa chapelle, à Aix.
Au bras droit un féroce verrat le mordit.
Du côté de l’Ardenne il vit venir un léopard
qui violemment s’attaqua à son corps même.
Du fond de la salle un vautre dévala
qui courut à Charles au galop et par bonds.
En premier au verrat il [le vautre] trancha l’oreille droite
et livra un combat furieux au léopard.
Les Français disent que c’est une grande bataille,
mais ils ne savent pas lequel la gagnera.
Charles dort tant qu’il ne se réveille pas.


Vision de bataille
Charles dort comme un homme accablé.
Dieu lui envoie saint Gabriel,
il lui commande de garder l'empereur.
À son chevet l'ange reste toute la nuit.
Par une vision, il lui a annoncé
qu'il y aura une bataille livrée contre lui;
il lui en montre le sens, lourd de conséquences.
Charles lève les yeux vers le ciel,
voit les tonnerres, les vents et les gelées,
et les orages, les tempêtes redoutables,
les feux, les flammes; tous sont prêts:
d'un coup ils tombent sur toute son armée.
Les lances de frêne et de pommier s'enflamment,
et les écus, jusqu'aux boucles d'or pur,
les hampes éclatent sur les épieux tranchants,
les hauberts grincent, et les heaumes d'acier.
Charles voit ses hommes en grande détresse:
des léopards, des ours veulent les dévorer,
et des serpents, des vipères, des dragons, des démons,
et des griffons, plus de trente mille;
il n'en est pas qui ne se rue sur les Français.
Les Français crient: «À l'aide, Charlemagne!»
Le roi en souffre, de douleur et de pitié;
il veut y aller, mais il est empêché:
du fond d'un bois un grand lion vient vers lui,
très orgueilleux, féroce et dangereux,
il assaille et attaque le roi lui-même;
à bras-le-corps ils se prennent tous deux pour lutter;
mais il ne sait lequel abat l'autre ni lequel tombe.
L'empereur ne s'est pas réveillé.

La vision des trente ours
Après ce songe, il a une autre vision :
il se voyait en France, à Aix, sur un perron;
avec deux chaînes, il retenait un ourson.
Du côté de l'Ardenne il voyait venir trente ours,
chacun parlait comme le ferait un homme;
ils lui disaient: «Sire, rendez-le-nous!
Il n'est pas juste qu'il soit avec vous plus longtemps;
notre devoir est de secourir notre parent.»
De son palais un vautre accourt,
parmi les autres il attaqua le plus grand.
Sur l'herbe verte, au-delà de ses compagnons,
le roi voyait un redoutable combat,
mais il ne sait lequel l'emporte et lequel perd.
Voilà le songe que l'ange de Dieu montre au vaillant.
Jusqu'au lendemain, au jour clair, Charles dort.

Une mission divine
Quand l'empereur eut bien fait sa justice,
et apaisé son grand ressentiment,
il convertit Bramimonde à la foi chrétienne.
Le jour s'en va et la nuit est tombée.
Le roi se couche dans sa chambre voûtée;
saint Gabriel de par Dieu vient lui dire:
«Charles, rassemble les armées de ton empire!
De vive force tu iras dans la terre de Bire
et secourras le roi Vivien à Imphe,
car les païens ont assiégé la cité,
et les chrétiens te réclament et t'appellent.»
L'empereur aurait voulu ne pas y aller:
«Dieu!» dit le roi, «comme est dure la vie que je mène!»
Il pleure des yeux, il tire sa barbe blanche.
Ici finit l'histoire que Turold fait connaître.

Le dogue furieux
Charles, notre empereur, est assis à la table.
Près de lui [est] Floripas, la belle au corps svelte,
Et, de l’autre côté, Gui, qui l’a reçue comme épouse.
Devant le roi, Fierabras tient la coupe d’or pur.
Ils furent très bien servis, sans avoir besoin de rien demander.
Après qu’ils eurent eurent fini leur repas, on enleva les nappes,
[Et] Chacun sur son cheval s’en alla se divertir.
Charlemagne fit dresser la quintaine;
Ils y passèrent toute la journée, jusqu’à la nuit, à tournoyer.
À l’heure des vêpres, ils rentrèrent chez eux.
Ils retournent à leurs logis, vont se mettre à l’aise;
Quand ils se sont assez amusés, ils se sont couchés.
L’empereur s’endort dans son grand palais,
Et il fit un songe merveilleux et redoutable :
Il devait aller s’armer à Aix-la-Chapelle,
De la terre d’Espagne il entendait une voix supplier
Qu’il vînt aider la terre et le pays,
Et, contre les païens, venger Notre Seigneur.
Partout on voyait des oiseaux de proie enragés;
De ses gens ils barraient le passage :
En un seul jour, plus de vingt mille de ceux-ci furent tués.
À sa cour, à Paris, il y avait un dogue
Qui cherchait à lui arracher les boyaux du ventre;
Aucun baron en France n’osait s’approcher de lui.
À cause du songe Charles se réveilla,
Au nom du Dieu de gloire il fit le signe de la croix.
Charlemagne en était si troublé qu’il voulut être éclairé;
Devant lui il fit venir son conseiller Naimes,
Il lui raconta le songe qui l’avait réveillé.
«Sire», commenta le duc, «vous irez faire la guerre
À des ennemis avant le terme de quatre ans.
Il y a un homme que vous avez élevé et qui ne vous aime pas;
Que Dieu nous protège, lui qui est tout-puissant.»

On lui ramène le corps de son fils Lohier

« Barons, dit Charlemagne, je ne vous cacherai pas que je suis très soucieux, par Dieu qui me forma, au sujet de mon enfant Lohier qui est parti en messager. Je crains que le duc (d’Aigremont) ne l’ait tué. Cette nuit j’ai eu une vision, au point du jour : un homme entrait ici portant une bière. Il la jetait avec tant de colère devant moi que le pavement se fendait et que la salle s’écroulait. Elle tombait par terre et se renversait complètement : un peu plus et elle me tuait. Je vis ensuite dix hommes; chacun se réclamait du duc Beuve d’Aigremont qui les avait ainsi arrangés qu’ils en étaient tout ensanglantés, je ne vous le cacherai pas. Ils me prenaient par les mains, me malmenaient, quand vous me secourûtes grâce à celui qui me créa. »
Quand le duc l’eut écouté attentivement, il poussa un profond soupir : «  Sire, dit-il au roi, ne vous inquiétez pas : à mon avis, Lohier reviendra aujourd’hui même. Je crois vraiment qu’il amènera le duc et que désormais il vous aidera d’un cœur sincère. »
– Je ne sais, dit Charlemagne, ce qui en adviendra. »
Mais Charlemagne sera bientôt furieux. Je sais en vérité qu’il entendra des nouvelles telles qu’il en sera courroucé toute sa vie.

1080AnonymeLa Chanson de Roland

Songe du coq Chantecler

                        Une vision prémonitoire et son  interprétation


Et il s'en revient vers son fumier, car il ne redoute rien de ce que pourrait lui faire renard ou chien. Il se comporte tout à fait comme s'il n'avait rien à craindre, sans se rendre compte de ce qui lui pend au nez! Il ne redoute rien: quelle folie! Un œil ouvert et l'autre fermé, une patte repliée et l'autre droite, il s'est installé près d'un toit. C'est là que Chantecler s'est appuyé, las de chanter et de veiller, et le voilà qui commence à s'assoupir. Tandis qu'il s'endort et profite d'un agréable sommeil, le coq commence à rêver. Ne me prenez pas pour un menteur: en effet, il songe, c'est la vérité pure — on peut le trouver dans l'histoire dont je m'inspire — qu'il y a dans la cour, pourtant bien fermée, je ne sais quelle chose qui lui arrive droit dessus, c'est du moins son sentiment; il en a une peur bleue; la chose porte une pelisse rousse dont la bordure est faite d'os, et elle la lui met de force sur le dos. Chantecler est fort tourmenté par ce songe qui l'agite ainsi, alors qu'il continue de dormir. Il est intrigué par cette pelisse dont l'encolure est de travers et qu'il a, en plus, mise à l'envers; il est très serré à l'encolure, il y est tellement à l'étroit qu'il a failli se réveiller; mais la chose qui l'a stupéfait le plus, c'est que la pelisse est blanche au niveau du ventre et qu'il y entre par l'encolure. Le songe l'a fait sursauter, car il croit bien qu'un malheur lui est arrivé, à cause des visions qu'il a eues et qui l'ont terrorisé. Le coq s'est réveillé, il a repris ses sens, et s'écrie: «Saint-Esprit, protège-moi en ce jour de la prison et garde-moi sain et sauf!»
Il s'en revient alors à vive allure, point du tout rassuré, et arrive en courant auprès des poules qui étaient rassemblées sous les aubépines. Il ne s'arrête pas avant de les avoir trouvées: il appelle Pinte, en qui il a la plus grande confiance; il la fait venir à l'écart: «Pinte, il ne sert plus à rien de dissimuler! Me voilà bien en peine et tout abasourdi; je crains fort d'être attaqué en traître par un rapace ou une bête sauvage qui risque de me mettre à mal, cela ne va pas tarder.
— Allons! dit-elle, mon cher et tendre époux, il ne faut pas dire des choses pareilles! Vous avez tort de vous effrayer ainsi; je vais vous dire une chose, venez par ici : par tous les saints que l'on invoque, vous ressemblez au chien qui crie avant que la pierre qu'on lui jette ne tombe. Pourquoi avoir eu si peur? Dites-moi donc ce qui vous tracasse!
— De quoi? dit le coq, vous ne savez donc pas que j'ai fait un rêve étrange, près de ce trou, là, à côté de la grange, qui fait que vous me voyez devenu si pâle, et que j'ai eu des visions vraiment affreuses! Je vais vous raconter tout ce que j'ai vu en songe, et je ne vous en cacherai rien. Serez-vous en mesure de m'aider de vos conseils? J'ai rêvé dans mon sommeil que je ne sais quelle bête arrivait, avec une pelisse rousse fabriquée d'un seul morceau, sans coups de ciseaux, et qu'elle me la faisait revêtir de force; l'embouchure était faite d'os, toute blanche, mais très dure; le poil était tourné vers l'extérieur. Cette pelisse ainsi faite, je me la passais par l'encolure, mais je séjournais fort peu de temps à l'intérieur. C'est ainsi que j'avais enfilé la pelisse, mais j'en sortis à reculons. À ce stade de l'opération, j'étais intrigué de voir la queue au-dessus de moi. Je suis arrivé ici complètement désemparé. Pinte, ne vous étonnez pas si mon cœur en frémit et tremble! Mais dites-moi, que vous en semble? Le songe me tourmente beaucoup. Au nom de la foi que vous me devez, savez-vous quelle est la signification de tout cela?»

Pinte, en qui il a toute confiance, prend la parole et dit: «Vous m'avez exposé le songe; mais, s'il plaît à Dieu, il se révélera mensonge! Et pourtant je vais vous l'interpréter, car je saurai sans difficulté vous en répondre. Cette chose que vous avez vue pendant que vous dormiez, qui vous revêtait de la pelisse, et qui vous plongeait dans un tel état d'abattement, eh bien, c'est le renard, j'en ai la certitude; il vous est facile d'en avoir la preuve, avec la pelisse de couleur rousse qu'il vous revêtait de force; l'embouchure faite d'os, ce sont les dents, qu'il plantera sans aucun doute là-dedans; l'encolure qui est de travers, qui vous paraissait si pénible et si étroite, c'est la gueule de l'animal, dans laquelle il vous serrera la tête: c'est de ce côté-là que vous y entrerez; incontestablement, vous alle
Une vision prémonitoire et son interprétation
Et il s'en revient vers son fumier, car il ne redoute rien de ce que pourrait lui faire renard ou chien. Il se comporte tout à fait comme s'il n'avait rien à craindre, sans se rendre compte de ce qui lui pend au nez! Il ne redoute rien: quelle folie! Un œil ouvert et l'autre fermé, une patte repliée et l'autre droite, il s'est installé près d'un toit. C'est là que Chantecler s'est appuyé, las de chanter et de veiller, et le voilà qui commence à s'assoupir. Tandis qu'il s'endort et profite d'un agréable sommeil, le coq commence à rêver. Ne me prenez pas pour un menteur: en effet, il songe, c'est la vérité pure — on peut le trouver dans l'histoire dont je m'inspire — qu'il y a dans la cour, pourtant bien fermée, je ne sais quelle chose qui lui arrive droit dessus, c'est du moins son sentiment; il en a une peur bleue; la chose porte une pelisse rousse dont la bordure est faite d'os, et elle la lui met de force sur le dos. Chantecler est fort tourmenté par ce songe qui l'agite ainsi, alors qu'il continue de dormir. Il est intrigué par cette pelisse dont l'encolure est de travers et qu'il a, en plus, mise à l'envers; il est très serré à l'encolure, il y est tellement à l'étroit qu'il a failli se réveiller; mais la chose qui l'a stupéfait le plus, c'est que la pelisse est blanche au niveau du ventre et qu'il y entre par l'encolure. Le songe l'a fait sursauter, car il croit bien qu'un malheur lui est arrivé, à cause des visions qu'il a eues et qui l'ont terrorisé. Le coq s'est réveillé, il a repris ses sens, et s'écrie: «Saint-Esprit, protège-moi en ce jour de la prison et garde-moi sain et sauf!»
Il s'en revient alors à vive allure, point du tout rassuré, et arrive en courant auprès des poules qui étaient rassemblées sous les aubépines. Il ne s'arrête pas avant de les avoir trouvées: il appelle Pinte, en qui il a la plus grande confiance; il la fait venir à l'écart: «Pinte, il ne sert plus à rien de dissimuler! Me voilà bien en peine et tout abasourdi; je crains fort d'être attaqué en traître par un rapace ou une bête sauvage qui risque de me mettre à mal, cela ne va pas tarder.
— Allons! dit-elle, mon cher et tendre époux, il ne faut pas dire des choses pareilles! Vous avez tort de vous effrayer ainsi; je vais vous dire une chose, venez par ici : par tous les saints que l'on invoque, vous ressemblez au chien qui crie avant que la pierre qu'on lui jette ne tombe. Pourquoi avoir eu si peur? Dites-moi donc ce qui vous tracasse!
— De quoi? dit le coq, vous ne savez donc pas que j'ai fait un rêve étrange, près de ce trou, là, à côté de la grange, qui fait que vous me voyez devenu si pâle, et que j'ai eu des visions vraiment affreuses! Je vais vous raconter tout ce que j'ai vu en songe, et je ne vous en cacherai rien. Serez-vous en mesure de m'aider de vos conseils? J'ai rêvé dans mon sommeil que je ne sais quelle bête arrivait, avec une pelisse rousse fabriquée d'un seul morceau, sans coups de ciseaux, et qu'elle me la faisait revêtir de force; l'embouchure était faite d'os, toute blanche, mais très dure; le poil était tourné vers l'extérieur. Cette pelisse ainsi faite, je me la passais par l'encolure, mais je séjournais fort peu de temps à l'intérieur. C'est ainsi que j'avais enfilé la pelisse, mais j'en sortis à reculons. À ce stade de l'opération, j'étais intrigué de voir la queue au-dessus de moi. Je suis arrivé ici complètement désemparé. Pinte, ne vous étonnez pas si mon cœur en frémit et tremble! Mais dites-moi, que vous en semble? Le songe me tourmente beaucoup. Au nom de la foi que vous me devez, savez-vous quelle est la signification de tout cela?»

Pinte, en qui il a toute confiance, prend la parole et dit: «Vous m'avez exposé le songe; mais, s'il plaît à Dieu, il se révélera mensonge! Et pourtant je vais vous l'interpréter, car je saurai sans difficulté vous en répondre. Cette chose que vous avez vue pendant que vous dormiez, qui vous revêtait de la pelisse, et qui vous plongeait dans un tel état d'abattement, eh bien, c'est le renard, j'en ai la certitude; il vous est facile d'en avoir la preuve, avec la pelisse de couleur rousse qu'il vous revêtait de force; l'embouchure faite d'os, ce sont les dents, qu'il plantera sans aucun doute là-dedans; l'encolure qui est de travers, qui vous paraissait si pénible et si étroite, c'est la gueule de l'animal, dans laquelle il vous serrera la tête: c'est de ce côté-là que vous y entrerez; incontestablement, vous allez y entrer; la queue relevée, par tous les saints du monde entier, signifie que le renard qui vous attrapera par le cou, quand il arrivera, aura la queue dressée. Voilà ce qu'il en est, que Dieu me vienne en aide! Ni or ni argent ne vous en sauveront! Les poils tournés vers l'extérieur correspondent à la réalité, car le renard porte toujours son pelage tourné à l'envers, même sous une forte pluie, quand il tombe des cordes. Vous venez d'entendre, sans erreur possible, l'explication de ce qui vous est apparu en songe: je vous le déclare sans aucune ambiguïté, avant que ne vous n'ayez vu passer midi, il vous attaquera, voilà la vérité! Aussi, si vous vouliez m'en croire, vous retourneriez d'où vous venez, car il est caché là derrière, dans ce buisson, j’en ai la certitude.
z y entrer; la queue relevée, par tous les saints du monde entier, signifie que le renard qui vous attrapera par le cou, quand il arrivera, aura la queue dressée. Voilà ce qu'il en est, que Dieu me vienne en aide! Ni or ni argent ne vous en sauveront! Les poils tournés vers l'extérieur correspondent à la réalité, car le renard porte toujours son pelage tourné à l'envers, même sous une forte pluie, quand il tombe des cordes. Vous venez d'entendre, sans erreur possible, l'explication de ce qui vous est apparu en songe: je vous le déclare sans aucune ambiguïté, avant que ne vous n'ayez vu passer midi, il vous attaquera, voilà la vérité! Aussi, si vous vouliez m'en croire, vous retourneriez d'où vous venez, car il est caché là derrière, dans ce buisson, j’en ai la certitude.




Anonyme
Le Roman de Renart
France   1200 Genre de texte
Roman en vers
Contexte
Contrairement à ce que son titre semble suggérer, le Roman de Renart n'est pas une biographie suivie de Renart, mais seulement une série d'épisodes (ou «branches») composés par plusieurs auteurs entre 1170 et 1250 environ, et dans lesquels certaines des aventures du goupil nous sont racontées. Le songe du coq Chantecler appartient au récit du mauvais tour que lui joue le goupil dans la branche II.
Attiré par les poules que leur maître garde dans un jardin bien clos, Renart le goupil arrive à y pénétrer, mais les poules l’ont aperçu au moment de sa chute. La plus sage, Pinte, court alerter son mari, le coq Chantecler, juché sur un tas de fumier. Ce dernier tente de la calmer, persuadé que la basse-cour est inaccessible aux bêtes sauvages. [Dictionnaire des Lettres Françaises. Le Moyen Âge. Édition entièrement revue et mise à jour sous la direction de Geneviève Hasenohr et Michel Zink, Paris : Fayard, 1992, p. 1312-1315.]
Texte original
Cil se radrece en sa porriere
Que n'a poor de nule riens
Que li face houpils ne chiens
Molt se contient seürement
Mais ne set pas qu'a l'uel li pent!
Riens ne douta : si fist que fols;
L'un œil ouvert et l'autre clos,
L'un pié crampi et l'autre droit
S'est acroupis delés un toit.
La s'est Chantecler apoiés
Conme cil qui est annuiés
Et de canter et de villier.
Si conmença a soumillier.
El soumillier que il faisoit
Et ou dormir qui li plaisoit
Coumença li cos a songier.
Ne me tenés a mençoignier,
Qu'il sonja, çou est la voire
(Trover le puet on en l'estoire)
Que il avoit ne sai quel cose
Dedens la cort qui bien ert close
Qui li venoit enmi le vis,
Ensi con il li ert avis;
Si en avoit molt grant friçon;
Et tenoit un rous peliçon
Dont les geules estoient d'os,
Si li vestoit par force ou dos.
Molt est Chantecler en grant painne
Dou songe qui si le demaine
Endementiers qu'il sommilloit.
Dou peliçon s'esmervilloit
Dont la chevece iert a travers
Et si l'avoit vestu envers;
Estrois estoit a la chevece,
Si qu'il est a si grant destrece
Qu'a painne s’en est esvilliés;
Mais de ce est molt mervilliés
Que blanc estoit desous le ventre
Et que par le chevece i entre.
Por le songe s'est tressallis
Que bien cuide estre mal baillis
Por l'avisïon qu'a veüe
Dont si grant poor a eüe.
Esveilliés est et esperis
Lis cos et dist : «Saint esperis,
Gari hui mon cors de prison
Et mes a sauve garison!» Lors s’en torne grant aleüre
Con cius qui point ne s’aseüre
Et vint corant vers les gelines
Qui estoient soz les espines.
Jusqu’a eles ne se recroit :
Pinte apella u plus se croit;
A une part l’a apelee :
«Pinte, n’i a mestier celee!
Molt sui dolans et esbahis,
Grant paor ai d’estre trahis
D’oisel ou de beste salvaige
Qui tost me puet faire damaige.
– Avoi! fait ele, biau douls sire,
Ice ne devés vous pas dire!
Mal faites qui vous esmaiés;
Si vous dirai, ça vous traiés,
Par tous les sains que on deprie,
Vous resamblés le chien qui crie
Ains que la pierre soit cheüe.
Por qu’avés tel poor eüe?
Car me dites que vous avés!
– Coi? fait li cos, vous ne savés
Que j’ai songié un songe estraingne
Delés ce tro les celle graigne,
Por coi vous me veés si pale,
Et une avision molt male!
Tout le songe vous conterai,
Ja riens ne vous en celerai.
Sauriés me vous consillier?
Avis me fu el soumillier
Que ne sai quel beste venoit
Qui un rous peliçon avoit
Bien fait sans cisel et sans force,
Sel me faisoit vestir a force;
D’os est faite l’angouleüre,
Molt blance, mais molt estoit dure;
Le poil avoit defors torné.
Le peliçon si atorné
Par mi la chevece vestoie,
Mais molt petit i arestoie.
Le peliçon vesti ensi
Mais a reculons m’en issi.
Lors m’esmervillai a cele eure
Por coi la queue estoit deseure.
Car sui venus desconsilliés.
Pinte, ne vous en mervilliés
Se li cuers me fremist et tramble!
Mais dites-moi, que vous en samble?
Molt sui por le songe grevés.
Par cele fois que me devés,
Savés vous que çou senefie?»
Pinte parla, u molt se fie :
«Dit m’avés, fait elle, le songe;
Mais se Dieu plaist, çou iert mençoigne!
Nonporquant le vous voel espondre,
Que bien vous en saurai respondre.
Cele cose que vous veïstes
El somellier que vous feïstes,
Qui le peliçon vos vestoit
Qui ensi vous desconfortoit,
C’est li houpils, jel sai de voir;
Bien le poés apercevoir
Au peliçon qui rous estoit
Et que a force vous vestoit;
Les geules d’os, c’est les dens
Qu’il metra bien la dedens,
La chevece qui n’est pas droite,
Qui si vous est male et estroite,
Cou est la bouche de la beste,
Dont il vous estraindra la teste :
Par ilueques i enterois;
Sans faille vous i enterois;
La queue qui ert contremont,
Par les sains de trestot le mont,
C’est li houpils qui vous prendra
Parmi le col, quant il venra :
Dont sera la queue deseure.
Ensi est, se dieus me sousqueure :
Ne vous garra argens ne ors!
Li poils qui tornés iert dehors,
C’est voirs, que toz jors porte enverse
Sa pel, con mieus pluet et mieus verse.
Or avés oï sans faillance
De vostre songe la samblance :
Tout seürement le vous di,
Ains que voiés passé midi,
Vous asarra, ce est la voire!
Mais se vous me voliés croire,
Vous en retornerois arriere,
Car il est repus ça derriere,
En ce buisson, jel sai de voir,
Pour vous traïr et decevoir.» \ \